Deux visions de l'intelligence artificielle, deux trajectoires devenues irréconciliables
Et des centaines de milliards de dollars en jeu. Lundi, à Oakland (Californie), Elon Musk et Sam Altman s'affronteront devant la justice dans un procès hors-norme, appelé à devenir l'un des plus scrutés de l'histoire récente de la tech.
Au cœur du litige : la transformation d'OpenAI, société fondée en 2015 comme organisation à but non lucratif, en une structure intégrant une dimension commerciale. Un virage que le patron de Tesla et cofondateur d'OpenAI juge contraire à l'accord initial. Il réclame jusqu'à 134 milliards de dollars de dommages et intérêts, tout en exigeant une refonte complète de la gouvernance, voire l'éviction de ses anciens partenaires.
Une promesse originelle devenue point de rupture
Tout commence en 2015, lorsque Sam Altman propose à Elon Musk un "projet Manhattan pour l'IA" : bâtir une intelligence artificielle puissante et la partager au bénéfice de l'humanité. OpenAI naît dans cet esprit, financée en partie par des dons d'Elon Musk à hauteur de 38 millions de dollars entre 2015 et 2018. Mais derrière l'ambition initiale, les divergences émergent rapidement. Confrontée à des besoins financiers colossaux pour poursuivre ses recherches, l'organisation envisage dès 2017 de s'éloigner de son modèle non lucratif. Une évolution que, selon l'entreprise sur son site, Elon Musk lui-même aurait soutenue, allant jusqu'à proposer une intégration avec Tesla. "Elon a toujours suivi son propre agenda. Il a tenté de prendre le contrôle d'OpenAI et de le fusionner avec Tesla pour en faire une entreprise à but lucratif – ses propres e-mails le prouvent. Quand il n'a pas obtenu ce qu'il voulait, il est parti en claquant la porte", lit-on.
Sept ans plus tard, le différend se règle devant les tribunaux. Neuf jurés devront déterminer si Elon Musk a été trompé et si OpenAI a trahi sa mission fondatrice. La juge Yvonne Gonzalez Rogers aura ensuite la main sur les éventuelles sanctions. Les demandes du milliardaire sont radicales : requalification de son don en investissement, annulation du statut commercial d'OpenAI, restitution de droits de propriété intellectuelle, et exclusion de Sam Altman et de Greg Brockman de toute fonction dirigeante.
Pour OpenAI, l'enjeu est existentiel. Une victoire d'Elon Musk pourrait contraindre l'entreprise à redevenir non lucrative, compromettant son introduction en Bourse et sa capacité à lever les capitaux nécessaires au développement de ses modèles d'IA. Sa valorisation, estimée à plus de 800 milliards de dollars, est directement suspendue à l'issue du procès. Le partenariat stratégique avec Microsoft est également menacé, le géant étant accusé de complicité dans cette transformation contestée.
Guerre d'influence
Au-delà du droit, le procès révèle une lutte d'influence au sommet de l'écosystème technologique. Elon Musk, qui a fondé en 2023 la société concurrente xAI, est lui-même engagé dans une course à l'IA, désormais intégrée à SpaceX en vue d'une introduction en Bourse. OpenAI, de son côté, dénonce une offensive motivée par la concurrence. L'entreprise évoque une "campagne de harcèlement" et soutient qu'Elon Musk cherche avant tout à freiner son développement en tant que concurrent.
L'issue du procès pourrait ainsi redistribuer les cartes bien au-delà des deux protagonistes. Une victoire de Musk profiterait immanquablement à des concurrents comme Google ou Anthropic, là où un succès d'OpenAI consoliderait la position dominante de Sam Altman dans un secteur en pleine structuration.
Le procès promet enfin un spectacle inédit. Une série de figures majeures de la tech sont appelées à témoigner, dont Satya Nadella, patron de Microsoft, Mira Murati, ancienne directrice technique d'OpenAI, ou encore Ilya Sutskever, cofondateur du laboratoire. Avec, en toile de fond, les tensions internes à OpenAI, déjà illustrées par l'éviction temporaire de Sam Altman fin 2023, ainsi que des désaccords profonds sur la sécurité et la finalité de l'intelligence artificielle.



