Interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans : une mesure facilement contournable par les adolescents
Interdiction réseaux sociaux -15 ans : contournements faciles

Interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans : pourquoi les adolescents pourront facilement contourner la mesure

Fin janvier, l'Assemblée nationale a adopté une proposition de loi visant à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans. Cette initiative législative, destinée à protéger les mineurs de contenus potentiellement nocifs, soulève cependant de sérieuses questions quant à sa mise en œuvre effective. Deux méthodes principales sont envisagées pour vérifier l'âge des utilisateurs : la présentation d'une pièce d'identité ou l'utilisation de la reconnaissance faciale. Mais selon les experts, ces solutions techniques sont loin d'être infaillibles.

Des pistes de vérification déjà connues et leurs limites

La première piste repose sur la vérification de l'âge via une pièce d'identité, avec l'intervention de prestataires certifiés par l'État, sous le contrôle de l'ANSSI (Autorité nationale de la sécurité des systèmes d'information). Laurent Chabaud, docteur en droit et juriste en cybersécurité chez Ziwit à Montpellier, explique que cette approche permet de confirmer l'identité d'un adulte à distance sans divulguer ses données personnelles aux plateformes. Cependant, une faille majeure persiste : rien ne garantit que la personne vérifiée est celle qui utilisera effectivement le compte. Un adulte pourrait ainsi servir d'intermédiaire pour un adolescent, rendant la mesure inefficace.

La seconde piste, la reconnaissance faciale, n'est pas plus fiable. Laurent Chabaud souligne qu'aucun logiciel n'est parfait et que ces systèmes peuvent être trompés, notamment grâce à l'intelligence artificielle. L'exemple de l'Australie, qui a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre dernier, illustre bien cette réalité : de nombreux jeunes ont réussi à contourner l'interdiction, démontrant les limites des outils technologiques.

Le vrai défi : le contournement et ses implications

Selon Laurent Chabaud, le problème central n'est pas la fiabilité des outils de vérification, mais leur contournement. Les adolescents, souvent plus habiles que les adultes dans l'usage du numérique, disposent de multiples moyens pour échapper aux contrôles : utilisation de VPN (réseaux privés virtuels), création de comptes partagés, recours à des faux profils ou accès à des services étrangers. Ces pratiques rendent la mesure largement inopérante.

De plus, l'instauration d'une vérification d'âge aurait des conséquences plus larges : elle obligerait les plateformes à contrôler l'identité de tous leurs utilisateurs, soulevant des questions sensibles sur la gestion des données personnelles et la concentration de millions de documents d'identité. Laurent Chabaud met également en lumière un angle mort souvent négligé : le facteur humain. Les jeunes, peu formés aux risques numériques, pourraient être vulnérables face à des demandes frauduleuses de pièces d'identité, augmentant les risques d'escroquerie. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) alerte régulièrement sur ces dérives potentielles en matière de vie privée.

Le précédent des sites pornographiques et les leçons à tirer

La France a déjà expérimenté des mécanismes similaires de contrôle d'âge sur les sites pornographiques, avec des résultats mitigés. Certains acteurs, comme Pornhub, ont choisi de bloquer l'accès depuis la France, tandis que de nombreux utilisateurs ont contourné la mesure via des VPN. Laurent Chabaud note que le mécanisme est identique, mais l'impact diffère : bloquer un site pornographique n'a pas le même effet social que restreindre l'accès à des plateformes comme Instagram ou TikTok, qui touchent un public beaucoup plus large. Les réactions à une telle interdiction pourraient donc être bien plus significatives.

Une loi applicable ou simplement symbolique ?

Cette nouvelle mesure s'inscrit dans un contexte législatif déjà existant, avec une loi de 2023 fixant la majorité numérique à 15 ans, mais sans application concrète. Elle répond également aux exigences du Digital Services Act au niveau européen, qui impose davantage de responsabilités aux plateformes. Cependant, la question de son applicabilité réelle demeure. Laurent Chabaud conclut que l'objectif de protection des mineurs est légitime, mais sans une réflexion globale intégrant des aspects techniques, humains et pédagogiques, le risque est de créer une règle facile à contourner, sans véritable effet protecteur. En somme, cette interdiction pourrait bien rester symbolique si elle n'est pas accompagnée de dispositifs de contrôle robustes et adaptés.