Roland-Garros 2026 : les secrets de la terre battue artisanale
Roland-Garros 2026 : les secrets de la terre battue

On reconnaît sa couleur entre mille. Cet ocre, si caractéristique de la terre battue, qui évoque autant l’effort que les jolis jours de mai, apparaît au bout du couloir menant au court Suzanne-Lenglen. En ce matin d’avril, une petite équipe s’active dans la deuxième plus grande enceinte du stade Roland-Garros.

Tous les ans, quelques semaines avant le début du tournoi du Grand Chelem, chaque terrain est refait à neuf avec une précision d’orfèvre. Bientôt, les chaussures de tennis glisseront, les balles laisseront des marques incontestables sur les lignes blanches et les champions y traceront leur destinée.

Un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération

Avant d’être recouvert d’une nouvelle couche de brique pilée, le terrain est labouré sur quelques centimètres pour décompacter le calcaire, « sous le rouge », qui a travaillé pendant l’hiver. « C’est un matériau qui vit au rythme des saisons et de la météo », explique Philippe Vaillant, chef du service de l’entretien des courts, 59 ans et presque la moitié passés les pieds sur la terre battue. Après le passage du tracteur muni d’une herse, le sol est aplani avec un rouleau de 650 kg, dans la longueur puis la largeur, gratté avec un rabot puis ratissé pour recréer de la matière. L’opération de réglage est répétée trois fois.

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Au fur et à mesure, le cadre de jeu prend forme sous les mains expertes des « artisans de la terre », comme les appelle le premier d’entre eux, qui a commencé à travailler ici en 1995. Puis vient l’ajout du fin tapis de rouge. La brique pilée s’envole grâce à un mouvement de pelle pendulaire qui permet de la parsemer de façon homogène.

« Ce qui fait la particularité du jeu sur terre battue : la possibilité de glisser »

Tous ces gestes, artisanaux, immuables, ces passionnés les ont appris les uns des autres, se transmettant ce savoir-faire de génération en génération. Pour les agents d’entretien comme pour les joueurs, il faut de la méthode, de la patience et du physique afin de dompter cette surface versatile, née en France à la fin du XIXe siècle.

De l’ocre exporté jusqu’en Chine

La terre battue a fait son apparition sur les courts de tennis en 1880. Le tournoi parisien du Grand Chelem, dont la « quinzaine » s’ouvre ce dimanche, s’est toujours déroulé sur cette surface, aussi exigeante pour les joueurs que pour les artisans qui l’entretiennent.

Pour recouvrir les courts de terre battue, les techniciens parsèment la brique pilée à la pelle, en lui donnant un mouvement pendulaire, afin de recouvrir le sol de façon homogène.

La construction est toujours la même aujourd’hui : « Tout d’abord, on creuse un trou au fond duquel on dispose des cailloux assez gros, pour l’écoulement de l’eau, puis une couche de cailloux plus fins », détaille Nicolas Pollet, directeur général de Terbasol, un fournisseur de matériaux installé à Wasquehal, dans le Nord. « Ensuite, viennent les spécificités de cette surface : une couche de mâchefer, une matière noire solide issue de la combustion de déchets, que l’on répartit sur 7 à 8 cm d’épaisseur, puis une couche de 6 à 7 cm de « craon », un sable calcaire issu des carrières de Saint-Maximin, dans l’Oise. »

Totem du patrimoine français, la pierre blanche extraite des gisements oisiens a servi à la construction de Paris, et est encore utilisée pour rénover des bâtiments historiques, comme Notre-Dame. « Ce sable, qui apporte de la souplesse au court et un rebond idéal, est si particulier qu’on l’exporte jusqu’en Chine », continue le spécialiste, dont l’entreprise a repris l’année dernière le contrat de fabrication de la terre battue pour Roland-Garros.

Dernier étage de ce mille-feuille naturel : la brique pilée. La partie visible et pourtant la plus fine : 1 à 2 mm. « Elle vient colorer le sable blanc, trop éblouissant pour jouer dessus, complète Nicolas Pollet, mais c’est aussi elle qui apporte ce qui fait la particularité du jeu sur terre battue : la possibilité de glisser. »

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Un écrin pour les champions

Cet assemblage « à la française », reconnu pour son confort de jeu, a toujours été le revêtement des Internationaux de France, lancés en 1925 et rapatriés dans le stade flambant neuf de Roland-Garros en 1928, créé pour accueillir les matchs de Coupe Davis. Un sublime écrin pour les Mousquetaires, réalisé en un temps record sur un terrain concédé par la Ville de Paris, à l’orée du bois de Boulogne.

Roland-Garros est le seul tournoi du Grand Chelem, sur les quatre que compte le circuit, à se jouer sur cette surface. L’US Open tentera de le concurrencer, en 1975, en abandonnant le gazon pour une variante vert-gris, mais la compétition américaine ne la conserva que trois années avant de s’établir sur dur. Le tournoi parisien, de son côté, lui restera toujours fidèle.

Début avril, la société Terbasol a livré ses sacs d’« or » à Philippe Vaillant, le responsable de l’entretien des courts de Roland-Garros. Soixante-dix tonnes d’une terre battue à la recette « RG » tenue secrète. On saura seulement qu’elle se compose d’un mélange « sophistiqué » de deux sortes de brique, des artisanales un peu moins cuites et des industrielles un peu plus cuites, broyées ensemble en Belgique.

Lors de la rénovation de printemps, on en utilise 1 tonne par court, un peu plus pour le « central », le vaisseau amiral, qui sera bichonné en dernier. Après les opérations de réglage et de cordeaux (pour vérifier la planéité du sol), la brique pilée, fine et compacte à la fois, peut être dispersée sur le Suzanne-Lenglen. Les lignes blanches seront peintes ensuite.

La météo, un adversaire redoutable

En cette mi-avril, de nombreux terrains sont déjà prêts et des amateurs s’y entraînent. « C’est important qu’un terrain soit rodé avant l’événement, note Philippe Vaillant, ça permet de tasser la surface et aussi d’avoir des retours des joueurs. » Il y a toujours une petite appréhension les jours qui précèdent le lancement du tournoi. Le gardien des lieux n’hésite pas à passer une tête dans les différentes enceintes pour glaner quelques avis. « Pour l’instant, tous les entraîneurs que j’ai croisés sont ravis. »

« Vu de l’extérieur, on pourrait penser que c’est la même terre battue dans tous les tournois, mais au contact du pied, au ressenti, en tant que joueur professionnel, ça n’a rien à voir, confirme Marion Bartoli, demi-finaliste porte d’Auteuil en 2011. Les terrains de Roland-Garros, ce sont vraiment des billards, c’est un savoir-faire exceptionnel. »

Et rien n’échappe aux spécialistes terriens comme Rafael Nadal, quatorze fois vainqueur à Paris. Philippe Vaillant se souvient encore d’un appel matinal de Guy Forget, l’ancien directeur des Internationaux de France, qui lui demande de le rejoindre sur le Suzanne-Lenglen, où s’entraîne le champion espagnol. « Nadal était là, assis sur le banc, il nous a expliqué qu’il y avait de faux rebonds dans les carrés de service. Et, effectivement, il y avait un peu trop de brique pilée… L’équipe est intervenue le lendemain matin et, quand on s’est revus, il était content. »

Mais c’est surtout la météo qui met les courts à rude épreuve. Quand il fait chaud, le court sèche, durcit, et les conditions de jeu se font plus rapides ; quand il fait humide, la terre s’alourdit et le rythme ralentit. Aux joueurs de s’adapter.

« Ils nous prennent un peu pour des fous ! »

Marion Bartoli se souvient d’avoir profité des températures extrêmement élevées, en 2011, donc de conditions rapides, pour pratiquer un jeu agressif qui lui a notamment permis de faire tomber, en quart de finale, la Russe Svetlana Kuznetsova, pourtant spécialiste de ce revêtement. La terre battue est une compagne très exigeante.

« C’est une surface extraordinaire, mais c’est la plus dure à maîtriser, c’est celle qui demande le plus d’efforts physiques et de concentration, précise Henri Leconte, finaliste à Roland-Garros en 1988, demi-finaliste en 1986 et 1992, et vainqueur en double avec Yannick Noah en 1984. C’est comme jouer aux échecs, on place ses pions, on construit son point… C’est magnifique. La terre battue, c’est toute ma carrière, depuis tout petit jusqu’à mes meilleurs résultats, et c’est l’emblème de Roland-Garros, de ce Grand Chelem si particulier, si difficile à gagner… »

Roger Federer en sait quelque chose. Après avoir échoué trois fois en finale face à Rafael Nadal, il remporte enfin la coupe des Mousquetaires, en 2009, face au Suédois Robin Söderling. Quelques semaines plus tôt, le Suisse était parti s’entraîner sur le court de tennis d’un ami, en Sardaigne. Une structure bien particulière, « à la manière de » Roland-Garros, préparée par les bons soins de Philippe Vaillant, qui a, un temps, quitté la porte d’Auteuil pour se mettre à son compte.

Aura-t-il contribué à la légende de Federer ? C’est en tout cas un beau souvenir pour l’artisan qui est finalement revenu, il y a dix ans, afin d’entretenir « les plus belles terres ocre du monde. On se bat tous les ans, on ne doit faire que mieux », confie-t-il.

Une organisation millimétrée

À chaque début de tournoi, l’équipe d’entretien compte 190 hommes et femmes qualifiés, contre 22 le reste de l’année, arrivés au fil du printemps pour la réfection annuelle. Logés, nourris, habillés, covoiturés, les agents d’entretien sont concentrés sur leur objectif : garantir la meilleure terre aux plus grands.

Pendant les trois semaines de compétition, Philippe Vaillant ne voit pas beaucoup les matchs. Armé de son talkie-walkie, il passe dans les différentes enceintes et consulte constamment les relevés de températures et d’intempéries auprès du poste météorologique installé ici, pendant « Roland ». La qualité des prévisions l’impressionne : « C’est bluffant, on sait à la minute près quelle quantité d’eau il va tomber. »

À la moindre alerte, la direction du tournoi doit arbitrer entre le jeu et la préservation de la surface. Le Philippe-Chatrier et le Suzanne-Lenglen peuvent désormais être couverts, mais tous les autres courts de tennis sont à l’extérieur. « Il y a les 16 de Roland-Garros, mais aussi les 19 de Jean-Bouin, où s’entraînent les joueurs…, énumère le chef. On ne doit perdre aucun terrain. Il faut bâcher le plus vite possible car dès que la brique pilée se solidifie avec l’eau, elle se colle à la bâche et il y a énormément de réparations à faire derrière. » Toute une organisation tendue vers la préservation du trésor ocre.

Quand l’alerte météo est levée, un autre compte à rebours se lance pour que les joueurs aient accès au court le plus vite possible. L’eau accumulée sur la bâche est évacuée à grands coups de raclette puis la couverture repliée avec la précision d’un métronome.

Chose étonnante, qui ne manque pas de faire réagir les spectateurs mouillés en tribunes, la première chose que l’équipe fait après le débâchage, c’est d’arroser. « Ils nous prennent un peu pour des fous, s’amuse Philippe Vaillant mais, sous la bâche, l’air est très chaud et pompe l’humidité, donc le sol s’assèche. L’arrosage est essentiel. » Ensuite, le rituel est bien connu, même des téléspectateurs qui attendent la reprise. Aplanir avec le filet, nettoyer les lignes blanches d’un coup de balai dans le sens de la longueur…

Il y a aussi tout un « protocole chiffons » pour nettoyer les bancs des joueurs, la chaise de l’arbitre ou les poteaux du filet, car la poussière ocre a tout sali sur son passage. Dans son souvenir, il a connu jusqu’à douze bâchages-débâchages en une journée.

« On doit y jouer le plus souvent possible, encore plus quand on est français »

Mais la compétition doit reprendre, plus ardue chaque jour. La terre ne se donne pas facilement, elle se gagne au physique, dans la douleur de points et de matchs plus longs qu’ailleurs, dans des glissades qui mobilisent autrement le corps des sportifs. « Il faut être prêt, surtout en cardio, à pouvoir répéter les efforts pendant chaque échange, confirme Marion Bartoli. Pour assurer les glissades en latéral sans se blesser, on travaille aussi en amont les adducteurs et les fessiers. S’entraîner sur ou pour la terre battue, ça permet d’être physiquement plus endurant et d’avoir une meilleure capacité de récupération. »

L’ancienne numéro 1 française, qui décrypte aujourd’hui l’actualité sportive dans son émission « Bartoli Time », sur RMC, salue d’ailleurs la volonté de la Fédération française de tennis de doubler le nombre de courts en terre battue d’ici à 2032. « On doit y jouer le plus souvent possible, encore plus quand on est français, car on veut avoir un bon niveau à Roland-Garros. »

Alors que la semaine de qualifications se termine ce vendredi 22 mai et que la « quinzaine » débute dimanche 24 mai, l’équipe de Philippe Vaillant est aux petits soins des espaces de jeu dès 6h30. Au menu du matin : balayer la gravelle – des cailloux blancs de calcaire qui remontent à la surface –, remettre de la matière si nécessaire, passer la traîne puis le balai, et étaler du chlorure de sodium pour conserver l’humidité.

La journée de travail peut s’étirer jusqu’à tard dans la nuit, selon la pugnacité des joueurs. Et quand les portes de Roland-Garros se ferment enfin, les artisans de la terre déroulent le tuyau d’arrosage. L’ocre a soif. Mouillées abondamment, toutes les strates du terrain se rechargent en eau. Les courts sont alors prêts pour une nouvelle journée, durant laquelle tout peut arriver.