Parfois mis en difficulté par les équipes qui les agressaient cette saison en Top 14, les Bordelais vont être confrontés à un Leinster expert dans la capacité à étouffer ses adversaires. C'est une petite musique lancinante qui résonne depuis le début de cette campagne européenne. Elle fredonne que le Leinster, quadruple vainqueur de la Coupe d'Europe, ne serait plus aussi fort qu'auparavant. Que l'équipe qui va disputer sa cinquième finale depuis son titre de 2018 - toutes perdues, faut-il le rappeler… - n'est plus tout à fait ce qu'elle était. Au risque d'apporter une voix dissonante à ce petit concert douillet, il convient toutefois d'émettre un appel à la prudence en rappelant que la formation de Leo Cullen conserve de sérieux atouts. Dont certains de nature à perturber les petites symphonies offensives que l'UBB affectionne tant.
Un changement de style radical
« Le Leinster a longtemps été une équipe de possession. Elle conservait beaucoup le ballon, avec le meilleur 10 de l'histoire du rugby irlandais (Johnny Sexton) », observe Noel McNamara, le technicien irlandais en charge de l'attaque de l'UBB. « Pourquoi a-t-elle changé ? Après le départ de Stuart Lancaster, Jacques Nienaber est arrivé : il a apporté l'état d'esprit sud-africain avec du jeu au pied de pression, une rush défense très agressive et une grosse pression sur les rucks. »
Ce portrait-robot vous rappelle quelque chose ? C'est normal. Il épouse les traits d'équipes telles que Montpellier ou le Stade Français. Deux formations qui ont justement réussi à piéger les Bordelais à domicile cette saison en Top 14 en parvenant à imposer une camisole à leurs velléités offensives pourtant habituellement si redoutables d'efficacité.
Le précédent montpelliérain
L'exemple montpelliérain, le plus récent, est à cet égard éloquent. En parvenant d'abord à concasser les avants bordelais, à casser le rythme dans un match qui avait plafonné à 27 minutes de temps de jeu effectif, les Héraultais avaient ensuite imposé une incessante pression à leurs adversaires. « Montpellier n'a pas son pareil pour ralentir les ballons ou les confisquer sur la conquête directe, avait déclaré le manager Yannick Bru ce jour-là. On n'a pas trouvé de solution. »
Si ce précédent doit servir d'avertissement, la comparaison a toutefois des limites. Le Leinster reste l'équipe à avoir effectué le plus de passes ou à avoir joué le plus de ballons à la main dans cette édition. Contrairement aux Montpelliérains, les Irlandais s'épanouissent dans le rythme. Ils s'appliqueront à le maintenir très élevé. Mais ils n'en présentent pas moins une densité redoutable dans un paquet d'avants qui ressemble à s'y méprendre à celui de l'Irlande.
« La défense et les rucks, c'est le rythme cardiaque du Leinster »
« C'est une équipe très dense, très athlétique », insiste Grégory Patat, le désormais ancien manager de l'Aviron Bayonnais, qui a eu à préparer un match face à ces mêmes Irlandais en phase de poules cette saison : « Montpellier est, il est vrai, également très dense physiquement au niveau de leur paquet. Ils ont eux aussi une rush défense susceptible de poser des problèmes à l'UBB : quand elle n'arrive pas à mettre du momentum dans ses attaques, c'est plus compliqué. » CQFD.
La guerre des rucks
Cette pression incessante, les Irlandais s'appliqueront également à l'imposer dans les phases de jeu au sol. « La clé pour eux, c'est leur défense, ce sont les rucks », observe Noel McNamara. « C'est toujours le rythme cardiaque de leur jeu, en attaque comme en défense. Nous devrons rester fidèles à notre ADN, à notre jeu. Mais le défi pour nous sera de respecter leur défense. »
Un pronostic sur lequel Grégory Patat n'hésite pas à miser lui aussi : « Il y aura un gros combat dans ce secteur pour imposer un jeu fait de vitesse qui permet de jouer debout dans la continuité. D'un autre côté, il y aura la volonté de garder la possession pour mettre sous pression l'adversaire et obtenir un bras tendu. Il faut s'attendre à ce que les rucks soient beaucoup attaqués. » Les Bordelais auront un défi particulièrement dur à relever. Partant du principe qu'ils afficheront un autre visage que face à Bayonne et Perpignan, ils ont toutefois de solides arguments à faire valoir. D'autant que ce Leinster a aussi des failles. « Sa défense me semble moins performante cette année : il lui arrive de se faire breaker. Les équipes qui ont réussi à bien les jouer sont celles qui ont maîtrisé le jeu debout, ce qu'affectionnent les Bordelais aussi », estime Grégory Patat. « En poule cette saison, les Rochelais avaient su proposer un jeu déstructuré, ce que n'avaient pas apprécié les Irlandais qui aiment scénariser leur match. » Pour le coup, les Bordelais n'auront pas à forcer leur nature pour apporter un peu de folie dans cette finale.



