Ce n'est pas mai 1968. Il n'y a pas de cordons de CRS autour du stade Roland-Garros. On est ici entre gens de bonne compagnie. La grogne est plus feutrée, subtile et moins visible. Mais réelle.
Une revendication de longue date
Depuis des mois, les stars du circuit ne sont pas contentes. Elles veulent une meilleure répartition des revenus des tournois du Grand Chelem, à commencer par Roland-Garros. Leur revendication ? Augmenter leur dotation, fixée à 61,7 millions d'euros soit environ 15 % de ce que rapporte Roland-Garros à la Fédération française (FFT), à 22 %, comme dans les Masters 1000, entre autres.
Si ce ratio était appliqué cette année, 30 millions d'euros supplémentaires tomberaient dans les poches des joueurs. Voilà des mois qu'ils attendent une réponse à cette demande qui ne vient pas. « Lorsque vous essayez de communiquer et que cela ne fonctionne pas, il faut faire quelque chose pour attirer l'attention », tonne Andrey Rublev, le numéro 13 mondial. « On a été cool dans nos demandes et on a tous le sentiment d'être ignorés », se plaint l'Américain Taylor Fritz, 8e mondial.
Un mouvement de contestation discret
Comme on n'imagine pas Jannik Sinner se promener dans les allées avec une banderole ni Aryna Sabalenka faire un sit-in sur le court central, une vingtaine des meilleurs joueurs et joueuses du monde ont trouvé un moyen de revendication plus discret : réduire leur temps d'échanges avec la presse lors du traditionnel « media day » en ouverture du tournoi.
Pour les grévistes ce vendredi, les échanges se sont limités à 10 minutes montre en main dans la grande salle de presse et 5 minutes accordées à TNT, le diffuseur américain. « Ce n'est pas contre vous les médias », assure Iga Swiatek, la quadruple vainqueure du tournoi. « Nous réduisons notre parole mais nous voulons nous faire entendre, résume Jannik Sinner. Voilà un an que nous attendons des réponses. Nous en donner est une question de respect ».
Des joueurs qui se battent pour les plus modestes
Finaliste l'an dernier et favorite pour succéder à Coco Gauff, Aryna Sabalenka est à la tête du défilé comme du classement mondial. Il y a quelques semaines, elle a menacé de boycotter Paris avant de trouver une contestation plus sobre. Elle explique : « Ce n'est pas moi qui compte ici, promet-elle. Si je me bats, c'est pour les joueurs qui sont plus bas dans le classement et qui souffrent. C'est difficile de vivre dans ce monde du tennis pour gagner sa vie. Je me dois de me battre pour eux ou la génération montante ».
La revendication de quelques millionnaires est-elle audible auprès du grand public ? Les deux vainqueurs du tournoi, hommes et femmes, toucheront chacun 2,8 millions d'euros dans deux semaines. Et ils sont sans doute parmi les frondeurs. « Oui, mais ceux qui prennent la parole sont les plus écoutés, les défend Nicolas Mahut, consultant pour France TV. Si eux ne parlent pas, qui va être entendu ? On se dit : ils sont déjà multimillionnaires et ils veulent gagner plus ? Sauf que quand on met le débat sur la répartition des gains, ça n'est pas pareil. Les joueurs sont en mesure de pouvoir demander plus aujourd'hui des Grands Chelems ».
La position des organisateurs
Légitime ou pas, leur colère en tous les cas ne passe pas auprès des organisateurs, Amélie Mauresmo en tête. Une réunion est prévue entre eux et les contestataires mais elle sera un dialogue de sourds. « On n'a pas l'habitude de prendre ce qui vient des joueurs et joueuses par-dessus la jambe. Mais on ne va pas bouger, les prévient la directrice du tournoi. On a déjà un prize money qui a doublé en dix ans ».
Il y a 20 ans, la dotation globale de Roland-Garros était de 14,2 millions d'euros. Elle est passée à 32 millions en 2016 et à plus de 61 millions aujourd'hui. « Le timing choisi par les joueurs me semble peu propice, grogne aussi Fabrice Santoro, consultant pour Prime Vidéo. Beaucoup parlent de ce sujet sans connaître le modèle économique de la FFT qui reverse des dizaines de millions aux ligues pour le développement du tennis en France ».
Novak Djokovic, 39 ans ce vendredi, n'a lui pas rejoint la manifestation. « Je ne fais pas partie de ce mouvement, dit le Serbe. Mais je peux rappeler ma position. Les gens parlent du prize money, de ce que gagnent les grands joueurs, mais ils oublient que peu arrivent à vivre de ce sport. Il ne s'agit pas de quelques joueurs qui expriment leur contentement ou mécontentement. Le tennis est un sport complexe et divisé. L'idée est d'espérer parler d'une même voix pour que notre sport ait un meilleur avenir. Je pense que le moment est venu ».



