Le football, un phénomène universel
J'appartiens au nombre des centaines de millions de téléspectateurs disposés à veiller tard dans la nuit pour suivre sur le petit écran un match de la Coupe du monde entre la République fédérale d'Allemagne et le Brésil. Si je me risque à quelques commentaires sur les fans du football, c'est que je suis l'un d'eux ; fan de rugby tout autant que de football, mais le rugby n'atteint pas à la diffusion mondiale ; même en France. Il franchit malaisément la Loire. Pourquoi le rugby, en dehors des pays britanniques, n'a-t-il vraiment converti que le midi de la France ? Pourquoi le football, lui, ne se heurte-t-il à aucun obstacle, qu'il s'agisse de climat, de régime politique, de religion (une exception : les États-Unis) ?
La simplicité du jeu
Le croyant ne peut rien contre l'hérétique. Tous les lecteurs connaissent une réponse : faire passer un ballon à travers un espace limité par trois montants, y a-t-il un objectif plus simple, un jeu plus proche de ceux que pratiquèrent nos ancêtres, il y a des milliers d'années ? Jeu simple et aux variations indéfinies, inépuisables. Les mains sont interdites d'action, sauf pour un des onze joueurs de l'équipe ; la tête rivalise avec les pieds. L'artifice se combine avec la banalité de l'exercice et l'enrichit. Qui a oublié la « tête d'or » de l'équipe hongroise, Kocsis, qui aurait dû gagner la Coupe du monde en 1954 et qui, après la révolution de 1956, fit les beaux jours de Barcelone ?
Critiques et défense du spectacle sportif
« Qu'ils jouent au ballon, ces gaillards, puisqu'ils aiment cela, mais pourquoi s'abrutir en les regardant et, pis encore, en commentant leurs faits et gestes, les buts ratés d'un rien ou marqués au dernier instant ? » J'entends bien des fois ce discours ; il ne manque pas de personnes allergiques au spectacle sportif ; et le croyant ne peut rien contre l'hérétique. Un de mes amis, un vrai philosophe, peut-être le plus doué de sa génération, me disait : « Qu'on donne un ballon à chacun d'eux et qu'ils cessent de se disputer. » Faut-il rire de lui ? Ou de ceux qui ne quittent pas des yeux vingt-deux jeunes hommes courant après un ballon ? Je vécus, dans mon enfance, dans une maison à Versailles, la dernière d'un lotissement, à côté d'un terrain de football, où je jouais, fort mal, et sur lequel de piètres équipes faisaient de leur mieux. Je me trouvais parfois parmi la douzaine des spectateurs.
Beauté et drame du football
Pourquoi tant d'hommes et de femmes, dans le monde entier, se passionnent-ils pour les sports en général et le ballon rond en particulier ? Beauté du geste ? Oui, bien sûr ; Giraudoux évoquait avec lyrisme les envolées de Jauréguy, le trois-quarts aile du XV de France, qui, une fois, partit de ses vingt-deux mètres pour déposer le ballon ovale, tout seul, détaché, entre les poteaux. (Je rencontrai Jauréguy une fois, mais en tant que fonctionnaire des Domaines ou de l'Enregistrement.) Le shoot de Platini, son coup franc mettant le ballon rond dans la lucarne, la télévision nous en restitue l'élégance. La virtuosité des joueurs, l'astuce des combinaisons, la diversité des styles, tout cela contribue à la richesse de l'œuvre fugitive dont nous retenons au passage les images.
Pour reprendre les concepts de Roger Caillois, le football participe à la fois de l'agon et de l'alea ; en tant que sport, il appartient au genre de la violence retenue, du choc rigoureusement légalisé. Il faut « jouer » le ballon et non la jambe. Un match de football entre équipes de qualité égale est un drame aux cent épisodes, au résultat parfois incertain jusqu'à la dernière minute. La partie se passe aussi dans les cerveaux des acteurs. À la première minute, en finale de la Coupe du monde, en 1974, l'équipe néerlandaise marque un penalty, et elle perdra la partie — elle, probablement la meilleure. De même, la Hongrie, battue 2 à 3 par la République fédérale d'Allemagne, en une autre finale, en 1954, aurait dû gagner. Aurait dû ? L'agon, c'est la lutte et c'est le meilleur qui gagne. L'alea, c'est le hasard, ou ce que nous appelons le hasard : la réussite des buteurs au rugby, le sang-froid de celui qui tire le penalty. Le hasard ou les nerfs de quelques-uns. Le spectateur aime ce mixte de l'agon et de l'alea, et ce mixte symbolise la condition humaine. Nous voudrions que chacun fût l'artisan de son existence, mais nous savons bien que chacun de nous a besoin de la bienveillance de la fortune. L'incertitude de l'issue fait partie du spectacle. À coup sûr, la reproduction d'un match dont nous connaissons le résultat perd quelque chose. Le match n'est pas une tragédie antique, qui fascinait les spectateurs bien que le déroulement en fût connu à l'avance, et justement parce qu'il était connu : le destin ou la fatalité balaie les volontés humaines comme des fétus.
Nationalisme et passion collective
Les vrais fans ne méprisent pas la reproduction en différé d'un match, non plus en suspens, mais définitivement cristallisé, inexorable, puisqu'il est passé : X a raté son penalty. Le fan, le vrai, est presque toujours un spectateur engagé, il vibre avec les espoirs de son équipe, souffre ou triomphe avec elle, il aime revoir comment et pourquoi elle l'emporta ou succomba. Les nations envoient, cette année, en Espagne, leurs représentants, les onze qui, sur la pelouse, porteront le drapeau ou les couleurs. Phénomène planétaire, le Mundial relève-t-il de la paix ou de la guerre entre les peuples ? Je me crois obligé de répondre à cette interrogation, bien qu'elle ne me touche guère. Il existe un patriotisme des verts ou des bleus, de Saint-Étienne et de Bordeaux, avant le patriotisme du onze français. En Grande-Bretagne, les bagarres entre les partisans d'équipes rivales n'ont rien d'équivalent à l'occasion d'une rencontre internationale. La foule du Parc des Princes, qu'il s'agisse du onze ou du quinze, se conduit assez mal. Je le déplore et il convient de le déplorer. Mais la plupart des « mordus » souhaitent avec plus ou moins de passion la victoire d'une des équipes. Quand l'équipe est nationale, la passion devient nationale. Nationalisme ? Oui, bien sûr. Est-ce un mal ? Je n'en suis pas sûr. Nous tous, du bas au haut de l'échelle, nous parlons du « niveau international » du pianiste, du chanteur, du savant. Faute de s'élever eux-mêmes à cette hauteur, des milliers, des millions d'hommes et de femmes s'identifient à cette élite, prennent part à son succès, en tirent une fierté par procuration. Mieux vaudrait la procuration des prix Nobel que celle des footballeurs ? Je ne sais. Les joueurs demeurent plus proches de nous tous qu'Einstein ou Marie Curie. Je vois même une autre raison d'indulgence à l'égard du nationalisme sportif. Les joueurs et leurs partisans souffrent moins des défaites qu'ils ne se réjouissent des victoires. Quand il s'agit de vraies guerres, l'inverse est vrai. Même les victoires coûtent cher, et les revanches plus encore. Les Pays-Bas ne seront pas au Mundial cette année ; dans quatre ans, ils seront peut-être en finale. Ne boudons pas à cette grande fête, non d'amitié, mais de compétition entre les nations par l'intermédiaire d'artistes fragiles. Une compétition soumise à des règles, contrôlée par des arbitres, n'est-ce pas, en dernière analyse, l'image de la seule réconciliation entre les peuples compatible avec la nature des collectivités et peut-être de l'homme lui-même ?



