Paul Seixas, 19 ans, le phénomène qui bouscule le cyclisme mondial
Paul Seixas, le prodige de 19 ans qui révolutionne le vélo

Dans la vie, il y a des surdoués. Dans le sport aussi. Et dans le vélo, il y en a un, qui, depuis six mois, repousse ses limites et les limites de ce sport, le plus dur pourtant qui existe. Car oui, la précocité de Paul Seixas ne s’est jamais vue. À 19 ans, même le meilleur coureur de l’ère moderne, Tadej Pogacar, dit « Pogi », salué déjà en 2020 pour sa jeunesse stratosphérique, avec un Tour gagné la veille de ses 22 ans, était loin de ses standards. Comme tout le monde, « Pogi » l’a vu venir. En mars, à la fin des très exigeantes Strade Bianche, où Seixas finit deuxième derrière lui, mais devant de sacrés clients, il admet que « ce gamin va devenir un monstre ». Et en la matière, l’ogre slovène s’y connaît. Mais tel est le monstre, anormal, hors norme : on ne peut prédire le jour de son avènement.

Une fusée très précoce

Bien sûr, le gamin de Lyon gagnait tout en junior sur tous les terrains au point de sauter la case « espoirs » pour virer pro dès 18 ans. Bien sûr, en 2025, il affola les compteurs, notamment au Championnat d’Europe où il termina 3e aux basques des géants Pogacar et Remco Evenepoel. Inouï. Pour monter sur le podium, les cyclistes prévoient des chaussures de rechange. Le gone n’en avait évidemment pas prévu. Et que croyez-vous qu’il fît au terme de cette saison bien remplie ? Une sortie de plus de 300 kilomètres, histoire de s’endurcir. Les Anciens ont crié : il va se brûler les ailes ! Un cimetière lui était promis, celui des successeurs mort-nés de Bernard Hinault. Les Modernes ont répondu : c’est le cyclisme actuel, on sait ce qu’on fait. « On », c’est l’équipe Decathlon, rejointe l’été dernier par CMA CGM, l’empire de Rodolphe Saadé, décidé à bâtir autour de la pépite un programme baptisé à la chinoise « Projet 2030 ». Qu’il faudrait renommer « Projet 2027 ». Voire 2026, tant le gamin explose tous les temps de passage.

Car depuis février, la fusée Seixas a décollé plus tôt que prévu : vainqueur haut la main de la Faun Ardèche Classic, il a écrasé le tour très montagneux du Pays basque et la Flèche wallonne. Même Wembanyama n’a pas été si vite en NBA. À son excellence dans tous les domaines requis pour la victoire dans un grand Tour, il allie un mental tel que la pression lui glisse dessus. « Paul a toujours été un peu ailleurs, dans sa bulle », nous explique Yann Berny, son ancien entraîneur au club de Villefranche-sur-Saône. Son physique filiforme (1,86 m pour 64 kg) évoque l’avenir du cyclisme – même profil chez les autres successeurs de Pogacar, Ayuso, del Toro – mais rappelle l’arachnéen et légendaire Fausto Coppi. Depuis Hinault, la France a eu de grands coureurs. Mais Thibaut Pinot préférait garder au calme ses chèvres plutôt que de finir en jaune sur les Champs-Élysées. Romain Bardet ou Richard Virenque avaient des lacunes rédhibitoires en chrono. Un truc clochait toujours. Toutes les cases cette fois sont cochées.

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Aux basques de Pogacar

Dimanche, sur Liège-Bastogne-Liège, l’un des cinq « Monuments », Seixas a franchi un cap en suivant celui qu’on ne suit pas. Dis-moi qui tu accompagnes, je te dirai qui tu es. Il n’a pas hésité à se frotter les ailes au soleil Pogacar, résistant à l’une de ses plus violentes accélérations, quatre minutes d’effort surhumain où ils ont battu de treize secondes le record de la bien nommée côte de la Redoute. Il ne s’est brûlé que vingt kilomètres plus loin pour terminer deuxième, loin devant le reste du monde. Entre Pogacar et lui, demeure un zeste à combler, ce que confirment leurs données de puissance. Mais le Slovène sait désormais que dimanche fut le premier jour du reste de sa vie de champion. Car en face, le monstre n’a pas fini sa croissance. Le roi s’est trouvé un héritier. Et la France, un prince qui est presque un enfant. Un jour, entre les deux vélos, il y aura passage de flambeau.

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Flash-back

2021. Un jour de déluge à Fontaine-sur-Isère, les parents rentrent avec leurs rejetons, mais trois jeunes tiennent à disputer une course de cadets 1. On les fait partir après les cadets 2. Un cadet 1 rattrape les cadets 2, puis les distance. Comme il a accompli la distance des cadets 1, on lui dit de s’arrêter, mais il continue pour gagner la course de ses aînés. Claude Bussi, speaker de cette course, nous a confié ce souvenir. Yann Berny nous en confie un autre. « Il était grand favori, mais je lui ai dit d’attendre la seconde partie pour se montrer ; à mi-parcours, un type caracolait en tête, 45 secondes devant, Paul est passé en me souriant : désolé, je m’ennuyais trop. » Sûr de lui ? Les champions le sont forcément. Avides aussi de mettre le bazar, là où se trouve le jeu. Le gamin s’amuse, comme un certain Pogacar.

Un calculateur en avance sur son temps

Mais ils ont aussi le perfectionnisme des tueurs à gages. Un souci transmis par une mère, excellente professeure, et un père, vice-champion de France de karaté. Un sport où le culte du détail s’adosse à la culture du mental et à la discipline de l’humilité. Le surdoué bosse dur. Le plus bluffant, c’est son autorité, cette taille patron à 19 ans. Un joueur doublé d’une machine. Son surnom en junior : « Seixas Instrument », clin d’œil à la calculatrice Texas Instrument. Car la tête va bien aussi, merci pour lui, il émarge à l’EM Lyon Business School, top 5 des écoles de commerce. Rien n’est déjà laissé au hasard, jusqu’au moindre gain marginal. Sur les Strade Bianche, il frétillait de porter des chaussures révolutionnaires. Seixas a donc tout pour rejoindre Léon Marchand, Victor Wembanyama, Kylian Mbappé… à notre Panthéon sportif. Surtout qu’à son extrême précocité s’ajoute l’extrême frustration de millions de Français qui attendent « ça » depuis Bernard Hinault en 1985. De quoi mettre le feu au pays. Quarante ans dans le désert : de quoi avoir des mirages et penser voir le « Messie ». C’est dur, si jeune, d’incarner le vieux rêve d’une nation qui se croit maudite. Les Français, peuple d’air et de feu, ont tant besoin de rêver, de s’emballer, de s’enflammer. Surtout dans ce sport tauromachique où l’on fend une foule en délire.

Ira ou ira pas au Tour ? A-t-il la caisse pour tenir trois semaines ? La question passionne davantage que le nom des candidats à la présidentielle. Réponse les jours prochains. C’est fait à 90 %, a annoncé Christian Prudhomme, le patron du Tour. S’il vient, diront les Anciens, il doit être sûr de gagner. Mais il est le premier à savoir ce qu’il lui reste à apprendre. Et pour apprendre, il faut se cogner au réel. À Pogacar et ses watts. Car les fusées savent qu’il y a toujours un dernier étage. S’il vient, il sera le rêve estival de la France. L’Équipe lui consacre déjà un papier par jour. Dimanche, le prince Albert a posé avec le petit prince. Le plus dur est peut-être là : semer les médias, échapper à la meute hexagonale. Pour avoir la paix, il risque de partir dans une équipe étrangère – chez les Émiratis d’UAE Emirates XRG par exemple, qui courtisent déjà son petit frère, également coureur. Son contrat Decathlon expire fin 2027. Il y a trois ans, toutes les équipes le voulaient déjà. Il y a trois ans : à la vitesse du Seixas, il y a un siècle. On voudrait lui dire : attends un peu ! Mais cours-y vite, il a déjà filé…