Junior Kpoku est un « K » à part. Un garçon très à l’aise sur le pré et en dehors, capable de passer de l’anglais au français comme il respire, et jamais avare en petites clowneries. Mais ce qui rend ce géant de 20 ans (2,04 m, 120 kg) encore plus spécial réside dans son parcours sportif. Diamant brut du rugby britannique, le gamin du Grand Londres a décidé assez jeune de s’exiler en France, où ses grands frères (Joel et Jonathan) s’étaient déjà installés, afin de poursuivre un apprentissage de la balle ovale pourtant commencé dans la Perfide Albion… Et ce, avec une bien rapide ascension.
Un parcours hors du commun
Élevé au sein d’une famille d’origine congolaise où il jongle entre lingala, langue de Shakespeare et de Molière, ce passionné de shopping arrive comme une bombe sur les terrains anglais, après deux années à déplacer son immense corps sur les parquets. « J’avais fait deux ans de basket, rembobine l’intéressé. J’ai eu l’opportunité d’intégrer un lycée privé et j’ai commencé à jouer au rugby là-bas, à 16 ans passés. »
Déjà « clown de la classe », le souriant cadet de la fratrie Kpoku fait un peu moins rire sur le pré, où il dépasse tous ses coéquipiers. Il intègre ainsi l’académie des Saracens, puis la sélection nationale des moins de 18 ans, avant de signer pro à Exeter en août 2023. « Quand j’ai su que j’avais les qualités pour faire quelque chose dans le rugby, se souvient-il, j’ai commencé à prendre ça plus sérieusement. Je voulais devenir l’un des meilleurs joueurs à mon poste. » À l’époque, la référence en Grande-Bretagne se nomme Maro Itoje. Et aujourd’hui, c’est à lui que le jeune deuxième ou troisième ligne est comparé : « Tout le monde dit que c’est mon modèle. Ça l’était quand j’étais jeune, oui. Or, maintenant que je le connais un peu, c’est davantage un défi à mes yeux. Certainement pas de son côté, car il a fait sa carrière. Mais personnellement, je veux devenir meilleur que lui. »
Un choix surprenant
En octobre 2023, peu après son arrivée aux Chiefs, le prometteur Kpoku surprend son monde en ralliant le championnat français à tout juste 18 printemps. « Il y avait des raisons familiales, justifie-t-il. Mais j’y ai aussi vu l’opportunité d’être entraîné par celui que je pensais être l’un des meilleurs coachs pour me développer (Stuart Lancaster, ancien sélectionneur du XV de la Rose, alors manager du Racing 92). »
Une décision osée, mais d’abord couronnée de succès. En 2024, le natif de Newham terrorise les autres équipes avec les U20 anglais, s’adjugeant successivement le Six nations et la Coupe du monde dans sa catégorie. Puis, lors de l’exercice suivant, il se signale aux yeux du Top 14 entier, disputant dix-neuf rencontres avec le Racing. « Il y a davantage de grands joueurs en France. La saison est plus difficile, il y a plus de matchs… et donc plus d’opportunités de jouer. Car les mecs, aussi forts soient-ils, ne peuvent pas forcément enchaîner trente feuilles dans une saison. Il y a de fait plus de rotations qu’en Angleterre, et c’est appréciable. »
Jusqu’au jour où l’on se retrouve à cirer le banc. Au début de l’exercice 2025-2026, le coach Patrice Collazo a initié un nouveau projet et ne compte pas vraiment sur lui. Ses six petits matchs joués entre septembre et janvier l’attestent bien. « Il avait ses plans, et je n’étais pas dedans, confie Kpoku. C’est le jeu. Il faut l’accepter. » Et donc saisir la moindre opportunité, comme ce prêt de quelques mois au RCT, conclu en début d’année : « Pierre (Mignoni) a entraîné mon frère Joel (aujourd’hui joueur de Nice). Il savait que je n’étais pas très heureux au Racing et m’a donné une chance de venir. Il y avait beaucoup de blessures à Toulon, ce qui m’a permis de jouer. J’ai saisi chaque occasion à 100 %. »
Un avenir prometteur
Si bien que le tentaculaire Kpoku (huit matchs disputés depuis) n’en finit plus d’enchaîner. Il a débuté le huitième et le quart de finale de Champions Cup comme titulaire, et devrait faire de même samedi, lors de la demie face au Leinster, pour ce qui sera « le plus grand challenge » de sa jeune carrière. « Il y a beaucoup d’excitation. Non mais, sérieux, vous avez vu ce stade (l’Aviva Stadium) ? On va bien s’amuser ! » Et continuer à faire parler de lui dans le microcosme toulonnais ? « Quand je suis arrivé, je pouvais faire le pitre au quotidien, vu que personne ne me connaissait ! (rires) Maintenant, les gens commencent à me reconnaître, car je joue au RCT. Bon, c’est la vie… » Ou plutôt la rançon du succès. Gageons qu’il soit grand pour cet impatient Anglais.
Un poison si précieux
Il est rare qu’un couteau suisse assume sa préférence pour un poste. Lorsqu’on l’interroge, Junior Kpoku, lui, joue carte sur table. « Troisième ligne, c’est nickel, tranche-t-il tout sourire. Quand tu es deuxième ligne, tu es plus au milieu du terrain pour porter la balle et plaquer. En tant que flanker, tu chasses davantage. Et ça me plaît. » Un peu comme l’art du grattage, qui manquait cette saison d’adeptes au RCT. Véritable poison dans les rucks, l’Anglais en a fait l’une de ses spécialités. « C’est quelque chose de naturel. Quand je vois qu’il y a une possibilité, je le fais. Après, oui, je le travaille aussi à l’entraînement. Il y a un aspect technique, car si tu te manques, tu donnes des pénalités à l’adversaire. »



