Ce lundi 3 novembre marque la Journée mondiale de la gentillesse. Une journée qui prône la bienveillance, l’empathie… mais, au fait, c’est quoi la gentillesse ? Peut-on apprendre à être gentil ? Et cette vertu existe-t-elle encore ? Éléments de réponse avec le sociologue Michel Fize.
Un constat sans appel
Pour l’auteur du livre La société en perdition : sans foi ni morale (Ed. Amazon), le constat est sans appel : si nous avons été « obligés d’inventer une Journée de la gentillesse », c’est qu’être naturellement gentil n’existe plus. Selon lui, « être gentil, c’est ne pas être à la mode ». La gentillesse est aujourd’hui spontanément associée à quelque chose de moins viril, moins conforme à une société qui exige de relever des défis, de jouer des coudes, d’être plutôt malveillant. Cette valeur positive est souvent déconsidérée, rangée presque parmi les mauvaises valeurs. L’instinct qui se développe est plutôt de l’ordre de la malveillance, de la méchanceté, de la médisance, par rapport aux vertus plus positives comme la solidarité, la bienveillance, le respect, etc.
Peut-on apprendre à être gentil ?
Toutes les valeurs positives s’apprennent, se réapprennent. D’abord en famille, en nommant les mots. « Gentillesse », on voit à peu près de quoi il s’agit. « Bienveillance », c’est parfois un peu plus obscur pour les très jeunes. Quant aux mots « respect » et « fraternité », ils font partie du vocabulaire de la gentillesse qui est à réapprendre. On voit à quel point cette société est dégradée, qu’on ait besoin d’inventer une éducation positive, ça en dit long. C’est le rôle de l’école qui vient compléter celui de la famille. Il faut avoir envie de transmettre ces valeurs pour que les choses positives apparaissent. La gentillesse passe par des attitudes. Si les parents rendent des services, sont accueillants envers les étrangers, ou donnent quelques pièces de temps en temps, font du bénévolat, etc., ce sont des comportements qui peuvent déteindre sur les enfants.
La gentillesse existe-t-elle encore dans notre société ?
Il y a encore des personnes gentilles, des personnes qui font, comme on le disait autrefois : « le bien autour d’elles ». Il y a tous ces engagements associatifs, de défense des personnes en souffrance, des personnes en position de handicap. Donc, oui, il y a des personnes bienveillantes. Mais, globalement, la société ne l’est plus. Le constat du déclin des valeurs positives, c’est qu’on a été obligé d’inventer une Journée de la gentillesse. Comme on a inventé, pour prendre un autre exemple significatif, la Fête des voisins. Comme on ne se parle plus, on établit des journées particulières. Quand on veut rendre hommage aux femmes, on invente la Journée de la femme. Ces créations de journées spécifiques sont plutôt le symptôme d’un mauvais fonctionnement social. Et on voit donc à quel point cette société est dégradée : qu’on ait besoin d’inventer une éducation positive, ça en dit long. Ça laisse à penser qu’il y a une éducation négative.
L’édito de la rédaction : « Soyez sympas »
« Un édito sur la gentillesse, mais quelle drôle d’idée », a lâché tout sourire ce collègue de travail à qui l’on venait d’annoncer la couleur. Aujourd’hui, pas de billet sur le budget, pas de métaphore filée sur un violent procès, pas de banderilles pour Jordan Bardella qui, hier à Nîmes, a (malheureusement) fait un tabac. Aujourd’hui, Journée internationale de la gentillesse, comme Karim Leklou lorsqu’il a reçu son César pour son rôle de doux dans Le Roman de Jim, nous ferons l’éloge des émotifs, de ceux qui doutent, « qui trop écoutent leur cœur se balancer ». À l’heure où l’on érige les femmes « puissantes » en modèle de réussite, où les hommes rangent l’émotion et l’empathie au rayon de la faiblesse, où être « fragile » est devenu une insulte, glorifions les paumés, les vulnérables, les « je fais ce que je peux avec ce que j’ai ». Le ciel se fait plus sombre, la nuit tombe désormais à 18 heures, alors assumons la douceur. Assurons qu’être gentil ne veut pas dire être simplet et, ce 3 novembre, choisissons d’être sympas. Et, comme le chante si bien Anne Sylvestre, « délivrons-nous du pire et gardons le meilleur ».
Pour être gentil aujourd’hui, qu’est-ce que je peux faire ?
L’idéal serait de remettre de la gentillesse partout. Pour cela, je peux faire des choses que je ne fais pas habituellement. Dans les transports en commun, si on n’y est pas habitué, laisser sa place à quelqu’un qui en a davantage besoin, parce qu’elle est plus âgée que vous ou physiquement en moins bon état. Être méchant, c’est avoir les traits crispés, le regard noir. Il faut revêtir le costume de la personne bienveillante, plus attentive aux autres que vous l’êtes habituellement. Mais l’important c’est que ces journées se répètent. Ce n’est pas quelque chose qui doit être ponctuel. La gentillesse doit s’inscrire dans la durée.
Et dans le monde du travail ?
Je crois que la gentillesse, c’est un trait de caractère. Et il va prendre des formes différentes selon l’endroit où l’on se trouve. On peut être amicaux entre collègues. On peut être, selon ce mot qui peut paraître un peu désuet : « serviable ». La gentillesse, qui signifie l’attention à l’autre, passe par des petites choses quotidiennes. Être gentil, finalement, c’est dire « bonjour, au revoir, merci, s’il vous plaît, comment allez-vous ? Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas, venez sonner à ma porte ». C’est tout un vocabulaire et toutes sortes de petits gestes qui ont disparu avec le temps.



