Les broderies du souvenir
La beauté d'un nid fait écho au travail d'une brodeuse aimée récemment disparue. Chaque semaine notre chroniqueur, David Abiker, présentateur de la matinale de Radio Classique, nous livre son humeur du moment.
Les broderies de ma mère ? C'est en les rangeant dans un grenier que je suis tombé sur ce nid. Je vous parle d'abord des broderies de ma mère et du nid ensuite. Ma mère a passé les quarante dernières années de sa vie à broder. Elle avait fait une école après la guerre, travaillé pour de grands couturiers parisiens, puis elle s'était mise à la peinture dans les années 1970 avant de revenir à la broderie au début des années 1980. Depuis la 6e, j'ai toujours connu ma mère penchée sur son métier, utilisant le point de Lunéville, le point de Beauvais ou la broderie à l'aiguille pour réaliser ses tableaux brodés.
La broderie a sauvé ma mère de son tempérament volcanique, de ses angoisses, un peu comme la tapisserie sauva Pénélope de l'angoisse et de la séparation d'avec Ulysse. Si ma mère n'avait pas brodé, je crois qu'elle serait devenue dingue, et moi aussi par la même occasion. Ses tableaux sont désormais soigneusement encadrés ou emballés.
C'est donc en les rangeant que je suis tombé sur ce nid. Au début, j'ai cru à des feuilles amassées là par le vent. Mais non. C'était un nid. Nous autres citadins, nous approchons rarement des nids d'oiseau. Pas plus que des broderies, d'ailleurs. Celui-ci avait l'air abandonné. Il m'a semblé lourd, si densément tressé que j'ai un moment pensé qu'il était impossible qu'un tout petit oiseau ait fabriqué cela, si délicatement. Quand vous regardez un nid de très près, vous n'en croyez pas vos yeux. Quel travail !
Tous ces petits bouts de mousse, ces brindilles, parfois ces morceaux de corde en lin ou ces filaments de plastique… Le tout est façonné avec de tout petits bouts de rien, dans un mouvement qui évoque un tourbillon. Voir ce nid laissé là, sur les tableaux de ma mère, m'a bouleversé, comme s'il fallait passer par la patience de l'animal pour mesurer combien le travail de la brodeuse avait été long et minutieux durant toutes ces années. C'est souvent grâce aux animaux que je tisse le nuancier de mes émotions.
Alors j'ai songé aux mains de ma mère. Aux heures passées à tirer ces fils qui furent les fils conducteurs de son existence. Cent fois sur le métier remettre son ouvrage, attendre de ma part des compliments trop rares, je le regrette à présent. Évidemment. Choisir un motif, recommencer un aplat de couleurs, chercher un reflet, soigner un effet. Entre ce petit nid et ses broderies, y a-t-il vraiment une différence ? Pour l'oiseau comme pour ma mère, il s'agissait de fabriquer un abri contre le désordre du monde. L'oiseau qui niche pour protéger ses petits, et ma mère qui brodait avec le même soin. Pour tenir debout.
Nous admirons volontiers les grandes cathédrales, les monuments, les œuvres éclatantes. Mais ce qui empêche souvent une vie de sombrer tient dans ces choses minuscules : quelques fils, quelques brindilles, des mouvements répétés jusqu'à former quelque chose de solide. Un nid peut traverser l'hiver. Ses broderies survivent à ma mère. Mais on ne songe à ces choses-là qu'un peu tard. En faisant du rangement dans un grenier.



