Santé publique France menacée : les scientifiques dénoncent un démantèlement orchestré par l'État
Santé publique France : les scientifiques dénoncent un démantèlement

Santé publique France menacée : les scientifiques dénoncent un démantèlement orchestré par l'État

Dans le cadre d'un projet de réorganisation controversé, le gouvernement envisage de confier au ministère de la Santé les missions jusqu'alors dévolues à Santé publique France (SPF). Cette initiative provoque une vive colère au sein de la communauté scientifique, notamment dans le Sud-Ouest, où les experts accusent l'État de vouloir « casser le thermomètre » pour faire disparaître la fièvre.

Une mobilisation scientifique historique

Mardi 7 avril à Paris, environ 350 scientifiques se sont rassemblés devant l'Assemblée nationale pour protester contre ce qu'ils qualifient de « démantèlement » de Santé publique France. Ces manifestants représentent plus de la moitié des 650 agents qui, depuis 2016, observent et analysent la santé des Français à travers 16 cellules régionales.

L'agence, née de la fusion de plusieurs organismes spécialisés, centralise les missions de promotion de la santé, de prévention, de surveillance épidémiologique et d'alerte sanitaire. C'est sur la base de ses travaux scientifiques que le gouvernement et les régions lancent leurs campagnes d'information et de communication.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

La Nouvelle-Aquitaine en première ligne

En Nouvelle-Aquitaine, l'équipe de SPF installée à Bordeaux se sent directement menacée. Une dizaine de scientifiques, médecins et épidémiologistes surveillent la santé de 6 millions d'habitants répartis sur 12 départements, répondant à 140 sollicitations annuelles de l'État concernant l'évolution des situations sanitaires.

« Notre travail est essentiel », explique un agent bordelais. « Nous fournissons des données en temps réel sur les hospitalisations, les passages aux urgences, les consultations SOS Médecins. Nous suivons les épidémies – grippe, gastro, Covid, dengue – mais aussi les accidents domestiques, les chutes des personnes âgées, les noyades. Nous mesurons l'impact des événements climatiques extrêmes sur la santé humaine. »

La justification gouvernementale

Benoît Elleboode, directeur général de l'ARS Nouvelle-Aquitaine, tente de justifier la stratégie gouvernementale : « Il s'agit d'améliorer l'efficacité de l'État, de simplifier la répartition des tâches avec ses opérateurs, pour réaliser des économies et gagner du temps. L'objectif est de mieux utiliser l'argent public. »

Il évoque notamment les leçons du Covid-19 et les procédures administratives jugées trop longues, particulièrement concernant la gestion des stocks de masques. Le « recentrement stratégique » officiel inclurait ainsi la gestion des réserves sanitaires stratégiques.

Une indépendance scientifique menacée

Les salariés de Santé publique France voient cependant plus loin : « En réalité, le ministère de la Santé veut un peu moins de science pour que les politiques aient davantage les coudées franches », déplore un épidémiologiste. « Or, ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'ils feront tomber la fièvre. »

Parmi les missions que l'État souhaite récupérer figurent les campagnes nationales de communication en santé publique, qui devraient être confiées au ministère et à la Caisse nationale d'assurance maladie dès 2027. Pour le gouvernement, trop de messages tuent le message, et il sera désormais le seul à porter « la bonne parole ».

La crainte d'une régression historique

Les scientifiques s'insurgent contre cette perspective : « Les campagnes de SPF étaient basées sur des statistiques réelles et une neutralité scientifique fondamentale. L'État nous a déjà invités à minorer l'impact de l'alcool sur la santé, malgré des études épidémiologiques imparables ! »

La Société française de santé publique a exprimé son inquiétude dans un communiqué, soulignant que la santé des populations constitue « un bien commun ». « Affaiblir ou fragmenter l'outil national de surveillance de la santé des populations et de prévention constituerait une régression. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

À Bordeaux, les salariés de SPF déplorent « un retour de trente ans en arrière », évoquant la création en 1994 de l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (Isped), premier du genre en France.

Un paradoxe institutionnel

Roger Salamon, directeur honoraire de l'Isped, observe le projet gouvernemental avec scepticisme : « Lorsque j'étais président du Haut Conseil de santé publique, j'avais déjà remarqué une gêne du ministère de la Santé face aux structures scientifiques indépendantes : l'État veut garder la main. »

« Drôle de paradoxe lorsqu'on sait que Santé publique France dépend déjà de la Direction générale de la santé. L'État invoque l'accélération des processus, mais qu'en est-il des freins qu'il a manifestés face aux pesticides ou à l'alcool ? Je crains moi aussi un véritable démantèlement des agences scientifiques. »

Cette réorganisation, présentée comme un simple ajustement administratif, pourrait donc profondément modifier le paysage de la surveillance sanitaire en France, au risque selon les experts de sacrifier l'indépendance scientifique sur l'autel de l'efficacité managériale.