Un président peut-il être maître des horloges concernant sa maladie ? Le cas de Charles de Gaulle est révélateur. Lors de sa seconde opération de la cataracte, en 1955, rappelle Patrice Duhamel, le professeur Milliez découvrit un très grave problème de circulation sanguine qui emportera le général quinze ans plus tard. Mais il ne dit rien à son illustre patient. Il laisse faire le destin. Silence équivoque qui traduit aussi la toute-puissance du politique. Quel est le médecin qui pourrait s'interposer ? Informé, de Gaulle serait-il revenu en 1958 ? Pas certain. Rétrospectivement, on applaudit ce professeur qui eut le silence « médecin ».
« Je suis foutu »
Ce silence prévaudra encore pour Georges Pompidou comme pour François Mitterrand. En novembre 1981, quand ce dernier apprend le diagnostic et le pronostic, entre trois mois et deux ans, il lâche : « Je suis foutu. » Puis il écrit à Anne Pingeot : « Aujourd'hui, passé aux assises. La peine de mort est rétablie. » Mais il reprend vite le dessus, exige la rédaction de bulletins mensongers tout en s'ingéniant à déjouer les pronostics les plus optimistes. Ce qui n'est pas dit n'existe pas.
Le 18 novembre 1981, Paris-Match lève le secret en révélant qu'un patient au teint jaune sous le nom d'Albert Blot, Mitterrand bien sûr, a subi une scintigraphie osseuse au Val-de-Grâce. Des questions sur la santé du président, titre en une l'hebdomadaire, qui se garde bien de répondre. Patrice Duhamel cite la réplique de Mitterrand lancée à Michelle Cotta dans une émission de télévision, le 9 décembre. Tout Mitterrand y est résumé. En off, il avoue d'abord de lui-même à la journaliste qu'il est malade : « C'est malin, hein ? Je n'ai jamais été malade de ma vie. Je suis malade maintenant. C'est malin. »
Puis il demande à Michelle Cotta que la première question porte sur sa santé. Analysons sa réponse, belle leçon dans l'art d'éluder. « J'ai ressenti des douleurs dans le dos, dans les jambes… j'ai donc fait procéder aux analyses, aux examens, avec toutes les règles de l'art médical, afin que toutes les hypothèses qui auraient pu se conclure par un verdict puissent être levées. Depuis une quinzaine de jours, je vais mieux… Le rythme de mon travail n'a été en rien affecté par ces difficultés. » Mitterrand fait croire à la transparence pour mieux jouer l'opacité. Entre « conclure par un verdict » et « depuis une quinzaine de jours… », il manque une phrase. Le verdict. Qu'il ne livre pas. Et pour cause. Son seul coup de mou : une étonnante lettre de démission qu'il avait préparée à l'été 1990, communiquée à Michel Charasse et Hubert Védrine, mais restée lettre morte. Et c'est lui qui décidera en septembre 1992 de révéler son opération, tout en demandant que la mention des métastases soit occultée. Mentir, là encore. Même si Mitterrand, à la différence de Pompidou, jouera ensuite de sa maladie avec les journalistes, qui savaient. Il fera de même avec les politiques, notamment avec Philippe Séguin lors du débat décisif de ce même mois de septembre 1992 pour le référendum de Maastricht.
Tabou sur l'AVC
Le même silence tacite vaudra encore avec Jacques Chirac, après son AVC en septembre 2005. « Petit accident vasculaire ». Le mot « cérébral » ne sera jamais prononcé. La communication est verrouillée autour du président. De très rares journalistes, comme Béatrice Gurrey du Monde, osent ne pas s'en contenter. Dans un article du 23 juin 2006, « Chirac l'absent », elle pointe subtilement ses absences : « Ses trous de mémoire s'expliquent. Mais il serait poli de ne pas en parler. Même lorsque le président doit s'isoler avec son médecin. » Elle sera déclarée persona non grata à l'Élysée, prix de son impolitesse. Un journaliste ne devrait-il pas dire cela ?
Bulletin de santé : pas d'obligation présidentielle
Peu après son élection, Valéry Giscard d'Estaing, sous le coup du silence pompidolien, promet de publier un bulletin de santé régulier. Pris d'un malaise lors de son premier 14 Juillet, il ne donne pas suite. C'est uniquement pour couper court aux spéculations, à la fin de l'année 1981, que François Mitterrand franchit le pas et instaure le rituel du bulletin de santé. Il y en aura une vingtaine sous ses deux septennats, tous incomplets ou mensongers, ce qui a disqualifié le genre. Nicolas Sarkozy, malgré sa promesse, n'a rendu compte que deux fois de sa santé. François Hollande fut plus disert : six bulletins. Hormis lors du Covid contracté en 2020, Emmanuel Macron n'a jamais communiqué sur sa santé. Rien, constitutionnellement, n'oblige un président à le faire. C'est à sa discrétion de décider si le secret médical valant pour chaque citoyen vaut aussi pour lui. « Entre le respect du malade et la lâcheté politique » (Jean Bernard), où est le chemin ? La transparence doit-elle prévaloir dans le cas d'un chef de l'État ? L'époque le voudrait. Il garde cependant toute maîtrise sur le contenu d'éventuels bulletins. Quant à la santé mentale, il n'y a jamais été fait allusion. Rappelons que l'article 7 de la Constitution prévoit le cas d'un « empêchement » du président. Le gouvernement serait en droit de saisir le Conseil constitutionnel pour le constater et obliger à une démission.



