« Racisé » : itinéraire d’un concept universitaire dans le débat public
« Racisé » : itinéraire d’un concept universitaire

Lors du rassemblement contre le racisme à Saint-Denis, à l’appel du maire Bally Bagayoko, le 4 avril 2026, une foule s’est réunie pour dénoncer les discriminations. Mais derrière l’unité affichée, un mot divise : « racisé ». Forgé par les sciences sociales pour penser les discriminations, ce concept a glissé ces dernières années dans le langage courant, devenant un raccourci qui fait l’objet de débats renouvelés.

Une controverse ravivée par les déclarations du maire de Saint-Denis

Quand, au micro de RMC, Bally Bagayoko a exprimé ses réserves à propos du mot « racisé », lui préférant l’expression « héritier de l’immigration » pour lui-même, le nouveau maire (LFI) de Saint-Denis imaginait-il réveiller l’une des controverses intellectuelles les plus virulentes de ces dix dernières années ? C’est pourtant chose faite depuis la publication le 3 avril dans le Monde d’une tribune signée par Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, intitulée « Refuser de diviser le peuple français entre les racisés et les non-racisés n’est pas nier l’existence du racisme ». Dans ce texte, l’historien et le sociologue, qui n’en sont pas à leur coup d’essai, s’emparent des déclarations de l’édile pour réfuter l’usage dans les sciences humaines de ce qu’ils appellent ici un langage « racial » ou « racialisant ».

Les origines du concept : un outil pour analyser les discriminations

Pour comprendre la dispute, un flash-back s’impose. Au commencement était le verbe – et ses définitions. Contrairement à certaines notions de plus en plus mobilisées comme le « racisme systémique » ou l’« intersectionnalité », forgée par la juriste états-unienne Kimberlé Crenshaw en 1989, le concept de « racisation » a émergé dans les sciences sociales françaises dans les années 1980. Il désigne le processus par lequel des groupes sociaux sont catégorisés et stigmatisés sur la base de caractéristiques physiques ou culturelles supposées. Ce terme permettait initialement de décrire un mécanisme social sans essentialiser les individus. Mais son passage dans le débat public a progressivement transformé son sens, le faisant apparaître comme une étiquette figée.

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Les critiques des chercheurs : un langage qui diviserait

Dans leur tribune, Noiriel et Beaud dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une dérive : l’emploi du mot « racisé » créerait une opposition binaire entre « racisés » et « non-racisés », fragmentant le peuple français au lieu de lutter contre le racisme. Selon eux, cette terminologie, issue d’un certain champ universitaire, serait devenue un outil politique qui essentialise les identités. Ils appellent à revenir à une analyse des rapports sociaux sans recourir à un vocabulaire qu’ils jugent « racialisant ». Cette position a suscité des réactions vives, tant dans le milieu académique que parmi les militants antiracistes, certains y voyant une tentative de délégitimer des outils conceptuels nécessaires pour comprendre les discriminations contemporaines.

Un débat qui dépasse les frontières académiques

La controverse autour du terme « racisé » illustre les tensions plus larges sur la manière de nommer et de combattre le racisme en France. D’un côté, les partisans du concept estiment qu’il permet de rendre visible des expériences spécifiques de discrimination, souvent niées au nom d’un universalisme abstrait. De l’autre, ses détracteurs craignent qu’il n’alimente une logique identitaire contraire aux valeurs républicaines. Ce débat, qui agite aussi bien les réseaux sociaux que les colloques universitaires, montre combien les mots sont porteurs d’enjeux politiques et sociaux. Alors que le maire de Saint-Denis a tenté de trouver un compromis en proposant « héritier de l’immigration », la question reste ouverte : comment parler du racisme sans reproduire les catégories qu’il impose ?

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