Médecine préventive de luxe : promesses de longévité et réalité scientifique
Médecine préventive de luxe : promesses et réalité

Le marché lucratif de la médecine préventive de luxe

« Obtenez le mode d’emploi de votre corps », « Gagnez vingt-quatre années de vie ». Ces slogans fleurissent sur le marché très lucratif de la médecine dite préventive, promettant de vivre plus longtemps et en meilleure santé. En France, des cliniques privées comme Zoï à Paris ou l'Institut Astrium au Mans se sont engouffrées dans ce créneau porteur.

Des installations luxueuses pour une clientèle aisée

Dans des locaux haut de gamme, ces établissements proposent à une clientèle généralement bien portante des check-up médicaux complets censés traquer le moindre risque de maladie. Jérôme Salomon, ancien directeur général de la Santé devenu directeur médical de Zoï, nous fait visiter avec entrain les installations parisiennes situées près de la place Vendôme.

« Le parcours dure 4 heures à 4 h 30 », explique-t-il. « Chaque membre remplit d'abord un long questionnaire sur ses antécédents familiaux, sa santé et ses habitudes de vie. L'infirmière réalise ensuite une batterie de tests et une prise de sang pour les analyses biologiques. »

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Une avalanche d'examens... et de factures

Ces sociétés revendiquent une médecine fondée sur les preuves, alignée sur les dernières avancées scientifiques. Au menu : bilans du stress oxydatif, cardio-vasculaire, métabolique, vitaminique, endocrinien, scanner Dexa, scanner CBCT, scanner corps entier, échographies cardiaque et hépatique, spirométrie, calcul de l'âge biologique par horloge épigénétique et polyomique, analyse pharmacogénétique, etc.

Les prix sont à la hauteur de ce déploiement technologique : 3 600 euros chez Zoï pour le forfait « Life », qui comprend une trentaine d'examens. À l'Institut Astrium, le bilan « Premium » est affiché à 4 876 euros. La facture peut vite s'envoler avec les options et frais non inclus : analyses de sang dans un laboratoire voisin (270 euros), scanner corps entier avec score calcique (180 euros), « génomique actionnable » (800 euros), suivi à distance via application (42 euros par mois), et diverses consultations spécialisées.

Pour un patient particulièrement inquiet, le reste à charge peut atteindre quelque 12 000 euros, une petite partie des frais étant remboursée par l'Assurance maladie.

« Gagner vingt-quatre ans de vie » : promesse statistique, bénéfice incertain

Cette accumulation de données débouche sur des recommandations personnalisées censées repousser les limites de l'âge. « Le gain moyen de longévité des personnes qui viennent nous voir est de neuf années », affirme le Dr Fabrice Denis, oncologue et fondateur de l'Institut Astrium.

Ce médecin entrepreneur fonde ses estimations sur des données statistiques de mode de vie, s'appuyant sur une récente publication de l'American Journal of Clinical Nutrition portant sur 700 000 vétérans américains. Mais la lecture de l'article montre une réalité tout autre : l'étude ne démontre nullement l'efficacité des bilans de longévité à plusieurs milliers d'euros.

Elle se contente d'illustrer qu'un adulte peut gagner jusqu'à vingt-quatre ans d'espérance de vie en adoptant huit comportements de base : manger équilibré, faire de l'exercice, bien dormir, ne pas fumer, etc. « Ce sont les recommandations hygiéno-diététiques classiques. Elles ne sont pas personnalisées », souligne la Dre Charlotte Garret, directrice médicale du Lab innovation santé chez Santéclair.

Les check-up n'allongent pas la vie

Plus problématique encore, la littérature scientifique ne montre pas que cette multiplication d'examens apporte des bénéfices clairs pour les personnes asymptomatiques. Une vaste revue de la Cochrane Database of Systematic Reviews, portant sur 251 891 participants, conclut que les bilans de santé généraux ont « peu ou pas d'effet » sur le risque de décès.

En 2021, le Journal of the American Medical Association (Jama) s'est à son tour penché sur le sujet, analysant 19 essais cliniques et 13 études observationnelles. Une nouvelle fois, aucun effet n'est constaté sur la mortalité générale ni sur les événements cardio-vasculaires, même si ces check-up améliorent parfois certains facteurs de risque ou l'accès à la prévention.

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Usines à malades imaginaires

En traquant le moindre « signal faible » à coups de batteries d'examens, ces sociétés fabriquent mécaniquement des cohortes de malades imaginaires. Les normes des analyses biologiques excluent par définition 5 % de la population pourtant en parfaite santé.

« S'ils font cent dosages, ils en auront cinq anormaux par patient, c'est une loi de probabilité statistique incontournable », résume le Pr Stéphane Mouly, médecin interniste et pharmacologue à l'hôpital Lariboisière. Cette mécanique se retrouve noir sur blanc dans l'étude menée par Zoï sur ses 1 000 premiers clients : 90,5 % d'entre eux présentaient au moins un marqueur de risque ou une pathologie.

Scanner corps entier : la loterie de la tumeur

Sur le plan marketing, cette approche est redoutable : elle prouve au client que son investissement n'a pas été vain, surtout lorsqu'une pathologie grave est détectée. « On a découvert plusieurs cancers du rein, par exemple, ou du poumon, grâce au scanner corps entier », se félicite le Dr Fabrice Denis.

Mais pour le Pr Mouly, prescrire un scanner corps entier à un patient asymptomatique est tout simplement « catastrophique ». « Le scanner va inévitablement déceler de petits kystes ou nodules bénins, déclenchant une cascade d'examens et de consultations complémentaires. »

Les rares « gagnants » de cette loterie de la tumeur auront sans doute bénéficié d'un diagnostic précoce. Les autres auront surtout contribué à une surmédicalisation coûteuse, partiellement financée par l'Assurance maladie.

Stress oxydatif et âge biologique : mirages scientifiques

Si l'imagerie soulève des risques physiques, les prises de sang ne présentent aucun danger immédiat. Mais la pertinence clinique de certains dosages chez des individus sains relève souvent du mirage. C'est particulièrement vrai pour l'analyse du stress oxydatif, devenue un produit d'appel phare de cette médecine de la longévité.

« Ces analyses ne se font pas en pratique clinique, car il est impossible d'interpréter les résultats », insiste le Pr Stéphane Mouly. Ces marqueurs ont été conçus pour des essais cliniques et la recherche, non pour guider le suivi d'individus en bonne santé.

Le Pr Jérôme Salomon reconnaît lui-même que ces analyses restent difficilement exploitables : « Pour Zoï, l'intérêt immédiat de ce bilan oxydatif est avant tout pédagogique. Il permet au patient de comprendre comment fonctionne son métabolisme. »

L'engouement pour la mesure de l'âge biologique

Dans le même esprit, l'engouement porte aussi sur la mesure de l'âge biologique, censé refléter l'« âge réel » de l'organisme grâce à des horloges épigénétiques et protéomiques. « La difficulté avec ce type d'outils, c'est leur faible reproductibilité », explique le Pr Laurent Balardy, gériatre à l'IHU HealthAge de Toulouse.

« Les résultats peuvent varier, y compris chez un même individu, selon le moment. Cela reste pour l'instant du domaine de la recherche. » Pourtant, c'est le cœur du « protocole Astrium » décrit sur le site de l'Institut.

Les « worried well », clientèle idéale de la longévité

Malgré l'absence de validation scientifique solide, ces bilans séduisent une clientèle souvent aisée et a priori en bonne santé. Pourquoi un tel engouement ? Une synthèse publiée en 2023 dans la Cochrane Database of Systematic Reviews a exploré cette contradiction.

Les patients participent à ces bilans pour des raisons avant tout émotionnelles, à la recherche d'une « preuve objective » de leur bonne santé pour apaiser leurs angoisses. « Plusieurs motivations personnelles ont été évoquées : prolonger la vie, améliorer son mode de vie, se rassurer sur son état de santé », confie Isolde Sommer, professeure associée à l'université du Danube de Krems.

Pour le Pr Stéphane Mouly, l'engouement pour ces cliniques de longévité répond aussi à un besoin d'écoute et d'empathie dans un système de santé fragilisé et déshumanisé. Les sociologues ont un terme pour décrire ces patients : les worried well, littéralement des « bien-portants anxieux » – des personnes objectivement en bonne santé, mais qui se vivent comme potentiellement malades.

Une poule aux œufs d'or pour le business florissant de la longévité, malgré les doutes scientifiques persistants sur l'efficacité réelle de ces approches coûteuses.