« Je suis très malade. Il fallait que je vous rappelle. » Novembre 1970 : c’est un Mao au visage écarlate, au souffle très court, qui accueille son ancien médecin, Li Zhisui. Ancien, car Li, pour s’être mêlé d’une affaire qui ne le regardait pas, est allé, sur ordre de son patient, faire un petit séjour à la campagne. Mais un avion spécial vient rechercher le « médecin aux pieds nus », qui soignait désormais les paysans. Mao va mal. Car lors du plénum du Parti, sa lutte avec son vieil ami et rival, le vice-président Lin Biao, a éclaté au grand jour. Lin souhaite rétablir – pour la briguer – la fonction de président de la République, dont Mao ne veut pas. Et quand le Grand Timonier est politiquement contrarié, sa boussole s’affole.
Un diagnostic politique
En l’absence de son médecin, trois docteurs lui ont diagnostiqué une pneumonie. « Une pensée de Mao vaut dix mille pensées », avait jadis proclamé Lin Biao. Mais son savoir médical flirte avec le degré zéro de la pensée. Pour lui, une pneumonie est synonyme d’issue fatale. Et comme il est persuadé que Lin Biao veut sa mort, tout médecin qui lui attribue une pneumonie complote avec Lin Biao puisqu’il aspire à sa disparition. CQFD. Avec de tels raisonnements, on comprendra que Mao ne fut pas un patient très commode.
Li Zhisui y est habitué. À l’examen des radios que Mao a consenti à passer, il constate qu’il a bien en effet une pneumonie. Mais il le rassure : c’est encore l’une de ses bronchites habituelles. « Lin Biao aimerait bien que mes poumons tombent en pourriture », répond Mao, soulagé, en se martelant la poitrine. Mais ce n’est pas fini : Mao lui ayant ordonné d’aller vérifier si ces médecins très suspects persistaient dans leur erreur de diagnostic, Li doit leur expliquer que l’important, ce n’est pas le verdict, mais le traitement. Mao sera soigné pour une pneumonie en croyant avoir une bronchite.
« Vous m’avez sauvé la vie ! »
Et il triomphera quand Li lui apprendra que les médecins ont bien reconnu qu’il avait une bronchite. « Vous m’avez sauvé la vie ! » Li avait doublement sauvé la vie de Mao. En le soignant pour son mal réel, mais surtout en lui permettant de se croire invincible, hors de portée de Lin Biao.
Difficile aussi de soigner un patient qui refuse les soins. Ce fut l’Himalaya que Li Zhisui eut à gravir jusqu’à la mort de Mao en septembre 1976. La fuite à l’étranger et le décès de Lin Biao, en septembre 1971, le plongera finalement dans une profonde dépression. Lin était le seul dirigeant auquel il faisait confiance. Le docteur Zhisui établit une corrélation entre cette crise au sommet et la dégradation de son état de santé : insomnie, apathie, refus de se lever. Il lui propose en vain une radio pulmonaire. Puis une série d’injections d’antibiotiques. Même le ginseng, tonifiant traditionnel, ne trouve pas grâce à ses yeux. Car Mao, le leader de la Chine éternelle, ne croit pas aux vertus de la médecine chinoise !
Préjugés paysans
À l’encontre du corps médical, il gardait aussi de tenaces préjugés paysans. « Aucun de vos médicaments ne me fait du bien. On va tout arrêter. Que celui qui veut que j’en prenne sorte d’ici. » Les traitements consentis, Mao les interrompait. Pour lui, le cancer était par nature incurable. Encore un truc de médecins. Plus on le soigne, plus on hâte la fin. Car les soins n’apportent que souffrance et angoisse. Tout examen est anxiogène, le mieux est de laisser tranquille le patient. Pourquoi le déranger ? « Ne dites rien, n’opérez pas, ainsi il continuera à travailler un peu. » Le Premier ministre Zhou Enlai en paya le prix fort. Atteint d’un cancer de la vessie – une élucubration, estima Mao –, il ne put être opéré car son chef bien-aimé avait interdit toute opération. Pour son bien évidemment. Zhou Enlai mourra à petit feu, d’un cancer de la vessie, du côlon et des poumons, huit mois avant Mao.
Maladie de Charcot
Jusqu’en 1974, le Dr Li pensait que Mao souffrait d’une anoxie. Une raréfaction de l’oxygène dans l’organisme susceptible de déclencher des accidents cardiaques. Des bouteilles d’oxygène sont installées dans sa voiture, près des tribunes, dans ses appartements. Lors de la rencontre avec Nixon en février 1972, elles sont dissimulées dans un coffre laqué, lui-même caché par des plantes vertes dans le couloir qui menait au bureau de leur entretien. Au cas où. Le respirateur a lui aussi été planqué. Un modèle américain livré par Kissinger l’année précédente, lors de sa visite secrète. Pour recevoir Nixon, Mao avait accepté de se laisser soigner. Mais l’amélioration ne dura guère. Il devait dormir assis. Peinait à articuler. L’atrophie musculaire gagnait ses membres du côté droit. En juillet 1974, deux éminents neurologues lui diagnostiquèrent la maladie de Charcot. Le Dr Li le sut alors condamné.
« Le président est un étrange personnage et il a une étrange maladie », voulut seulement admettre Nancy Tang, interprète et membre du premier cercle. Le maréchal Ye, seul membre du Bureau politique à accorder du crédit aux médecins, instaura dans les grandes agglomérations des équipes médicales chargées de soigner des patients atteints du même mal. Sacrifice dérisoire au regard des millions de morts de la Révolution culturelle. On fit de même pour la cataracte. Car Mao devenait aveugle. De vieux paysans furent expédiés à Pékin dans la résidence du Bureau des affaires générales, certains opérés selon la méthode occidentale, d’autres selon la chinoise. La première donna de meilleurs résultats… Mao opta pour la seconde. Pour la maladie de Charcot, la délégation chinoise aux Nations unies dut glaner de l’information médicale aux États-Unis. Très vite, on comprit que le mal était incurable. L’œdème l’avait fait grossir. Un signe de vitalité pour le Quotidien du peuple ! Le président Mao rayonnait d’énergie. Du reste, il distribuait encore les cartes, divisait ses successeurs, écartant sa femme, faisant revenir Deng Xiaoping…
Refus des soins
Hormis pour la cataracte, Mao continua de refuser les soins. Chacun, au Bureau politique, donna son avis, persuadé d’être plus médecin que ces « charlatans » complotistes. Notamment Zhang Yufeng, sa dernière maîtresse, seule capable de déchiffrer sur ses lèvres. En janvier 1975, après un énième rapport des médecins, elle décréta que Mao était juste fatigué. Elle préconisa donc des perfusions… de glucose. Interrogés chacun sur la pertinence de cette initiative surréaliste – ils avaient interdiction de se réunir pour ne pas comploter –, les spécialistes, pour se sauver, approuvèrent. Tous, sauf le Dr Li qui en souligna les dangers. Car si Mao mourait, il savait qu’il aurait à répondre des traitements apportés. Convoqué devant le Bureau politique, il dut répondre aux accusations de Jiang Qing, la dernière femme de Mao, méchante comme une teigne : « Vous dites que le président a une maladie incurable ? Comment le président l’a-t-il attrapée ? Quelles preuves avez-vous ? » Mao avait une autre maladie incurable : la paranoïa. Une maladie contagieuse, transmise à toute la Chine.
Jiang Qing, qui redoutait la mort de Mao, voulait se débarrasser du Dr Li. Elle ne supportait pas qu’il ait un accès privilégié à son mari. Le glucose fit son effet : il surchargea son cœur, accrut sa faiblesse respiratoire et musculaire. Il fallut l’intuber : « Vous voulez donc torturer le président ? » l’attaqua Jiang Qing. Mao refusa la sonde, comme toute nouvelle analyse, sinon des urines, de plus en plus rares. La méfiance visait toutes les prescriptions. Quand l’équipe médicale recommanda des intraveineuses d’acides aminés importés des États-Unis, Jiang Qing rétorqua au Dr Li : « Pourquoi ne les essayez-vous pas d’abord sur vous ? » « En définitive, je fus le seul à recevoir cette perfusion », conclut le docteur.
Infarctus en série
Le 11 mai 1976, Mao fut victime d’un premier infarctus. La sonde nasale devenait inévitable. Mais comment persuader le président ? Quatre membres du Bureau politique avaient été chargés de superviser le travail des médecins : le nouveau Premier ministre, Hua Guofeng, décréta qu’ils n’auraient qu’à tester eux-mêmes la sonde. L’un d’eux, le chef des gardes rouges, avança un ulcère, il connaissait déjà le principe. Les deux autres prétextèrent des réunions, mais l’un d’eux, Wang Hongwen, trouva le temps de présenter un remède : de la poudre de perles de Shanghai. De la poudre de perlimpinpin pour le Dr Li, qui louvoya. Hua Guofeng fut finalement le seul à recevoir la sonde.
Mao y consentit, puis l’arracha, mais après son deuxième infarctus, le 26 juin 1976, il fut bien obligé de l’accepter. Plusieurs équipes se relayaient maintenant en permanence. Mais, de nouveau, les médecins furent convoqués devant le Bureau politique. Jiang Qing imputa à leurs traitements l’aggravation de l’état de son mari. Le remède était le mal. Et ces médecins exagéraient le mal pour justifier leur impuissance à le guérir. Selon elle, Mao n’avait qu’une… bronchite ! « Je crois que vous n’avez pas été convenablement rééduqués. Dans les sociétés bourgeoises, les médecins sont les maîtres et les infirmières, les domestiques. »
Après un troisième infarctus, le 2 septembre, Mao demanda au Dr Li si ses jours étaient en danger. Le médecin le rassura, lui jura qu’il allait s’en remettre. Une semaine plus tard, il expirait. La veille, Jiang Qing s’était indignée de le trouver couché sur le côté gauche ? C’est la seule position qui lui permet de respirer, se justifia-t-on. Elle ordonna de le mettre sur le dos. Il devint tout bleu. Après son départ, les médecins durent le réanimer. Mao s’éteignit peu après. Lorsqu’elle revint voir la dépouille, Jiang Qing désigna le Dr Li : « Vous serez tenu pour responsable de ce qui vient d’arriver. Pourquoi ne pas m’avoir informée plus tôt ? » Quinze jours plus tard, le Dr Li, épuisé, dut rédiger en urgence un rapport de 50 pages sur les traitements administrés à Mao qu’il présenta devant le Bureau politique. Il fut encore accusé. Deng Xiaoping prit sa défense. Le bon docteur s’exila finalement aux États-Unis.



