Le paradoxe français de la démographie médicale
L'Ordre des médecins vient de publier son baromètre annuel de la démographie médicale en France, dressant un état des lieux région par région qui soulève de nombreuses questions. Les chiffres semblent a priori encourageants : entre 2010 et 2026, le nombre de médecins en activité a augmenté, créant une dynamique positive au niveau national. Pourtant, cette amélioration statistique ne se traduit pas dans la réalité quotidienne des patients, où l'accès aux soins poursuit sa lente dégradation.
Une situation contrastée en Nouvelle-Aquitaine
La Nouvelle-Aquitaine, plus grande région de France, illustre parfaitement ce paradoxe. Selon le docteur Jean-Marcel Mourgues, médecin généraliste à Pujols (Lot-et-Garonne) et vice-président du Conseil national de l'Ordre des médecins, « la hausse est de 20 % entre 2010 et 2026, donc plus forte que la moyenne nationale ». Cependant, ce chiffre global masque des réalités très différentes selon les territoires.
Le docteur Mourgues tempère immédiatement cette apparente bonne nouvelle : « Si on considère les seuls médecins à temps plein, la progression se limite à 8,5 %. La statistique a explosé grâce au grand nombre de jeunes retraités qui travaillent à temps partiel et aux médecins remplaçants ». Cette précision est cruciale pour comprendre les limites de l'amélioration quantitative.
Des disparités territoriales criantes
La région présente en effet des contrastes saisissants entre ses différents départements. Les zones littorales et les grandes agglomérations comme Bordeaux, Pau ou Bayonne bénéficient d'une densité médicale satisfaisante, avec une population de médecins plus jeune et une présence renforcée de spécialistes.
À l'opposé, plusieurs départements de l'intérieur souffrent de graves difficultés :
- La Creuse, la Corrèze et la Dordogne
- Le Lot-et-Garonne et le nord-est des Landes
- La Charente dans une moindre mesure
Dans ces territoires, la densité médicale reste faible et le vieillissement des praticiens est particulièrement marqué. En Lot-et-Garonne et en Dordogne, près de 30 % des généralistes ont plus de 65 ans, ce qui pose des problèmes immédiats de continuité des soins et de renouvellement des effectifs.
Un écart d'âge préoccupant
Les disparités concernent également l'âge moyen des médecins. En Gironde, les généralistes ont en moyenne 48 ans, tandis qu'en Lot-et-Garonne, en Creuse ou en Dordogne, cet âge moyen atteint 55,2 ans. Cet écart de 7 ans représente une différence considérable qui se répercute directement sur l'organisation des soins et la disponibilité des praticiens.
Le docteur Mourgues souligne que « la faible attractivité de ces départements accroît les difficultés d'accès aux soins ». Pour pallier ces carences, des solutions temporaires se développent, comme des bus itinérants transportant des gynécologues, cardiologues ou dermatologues dans les zones les plus isolées.
Des perspectives à long terme
La situation ne devrait pas s'améliorer significativement avant 2040, date à laquelle environ 40 % de médecins supplémentaires devraient être en activité. Mais cette augmentation ne résoudra pas automatiquement le problème de la répartition géographique, d'autant que la population de ces territoires ne devrait pas augmenter, avec des courbes démographiques montrant clairement plus de décès que de naissances.
Face à cette situation, l'Ordre des médecins rejette toute solution coercitive. « Toutes les études le confirment, réguler de cette manière, ça ne marche pas ! », insiste Jean-Marcel Mourgues. L'institution préfère miser sur des approches incitatives et territoriales.
Des solutions innovantes pour l'avenir
Parmi les pistes envisagées :
- Miser sur l'origine géographique des étudiants en médecine et les encourager à revenir exercer dans leurs territoires d'origine
- Créer des lycées avec option santé dans tous les départements
- Développer des antennes d'études médicales de premier cycle décentrées des grandes agglomérations
Le docteur Mourgues, référent en démographie médicale, rappelle que « l'observation de la région dans son polymorphisme et ses disparités apporte des éclairages générateurs d'initiatives inédites ». Malgré les difficultés, cette analyse fine des territoires permet d'imaginer des solutions adaptées aux spécificités locales.
Le dernier baromètre de l'Ordre des médecins confirme ainsi que la problématique des déserts médicaux reste entière, même dans une région comme la Nouvelle-Aquitaine qui bénéficie globalement d'une dynamique positive. Le défi n'est plus seulement quantitatif, mais qualitatif et territorial, nécessitant des réponses innovantes pour garantir un accès équitable aux soins sur l'ensemble du territoire national.



