Publicité « Parler sert à échapper à la prison de l'horreur » : le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik revient sur les 10 ans de l'attentat de Nice. Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et « papa » du concept de résilience, a vu en avant-première à Nice le documentaire de notre journaliste, Franck Fernandes, sur la reconstruction des enfants du 14-Juillet.
Le déni, mécanisme de défense face au traumatisme
Ce 14 juillet sonnera les 10 ans de l'attentat de Nice. C'est à la fois un moment très attendu par les victimes et, en même temps, un moment qu'elles redoutent… Si on réveille la mémoire de l'horreur, on fait revenir l'horreur. Beaucoup de gens qui ont eu un traumatisme effrayant comme celui du 14-Juillet pratiquent le déni. C'est un mécanisme de défense. On évite d'en parler. Énormément de gens traumatisés ont du mal à parler de l'horreur subie. Mais s'ils sont entourés, sécurisés et s'ils cherchent à comprendre ce qu'il leur est arrivé, à ce moment-là, ils pourront échapper à la prison de l'horreur, du passé, à la prison de la mémoire. Si on parle sans réfléchir, on répète, on rumine… alors, on va de plus en plus mal. Mais si on parle en étant soutenu et sécurisé, on ajoute la mémoire de ce que l'on a compris à la mémoire de ce que l'on a subi.
Le documentaire « 10 ans » : une plongée dans la réalité des enfants
Vous avez vu « 10 ans », le documentaire de notre journaliste, Franck Fernandes, sur la reconstruction des enfants du 14-Juillet. Qu'en avez-vous pensé ? C'est un documentaire qui dit bien la réalité de ces enfants. Des enfants qui, probablement, ont été un peu trop isolés après le malheur. Ou qui ont vécu dans un milieu où tout le monde était malheureux. Et le malheur est contagieux. Ces enfants-là sont encore à l'âge où la plasticité cérébrale est tellement importante que l'on pourra modifier le syndrome psychotraumatique. Plus on intervient tôt, plus c'est facile. La mémoire, on ne l'efface pas. L'empreinte du trauma, ces enfants la garderont, probablement, toute leur vie. Mais ils ne l'éprouveront plus de la même manière. Ils vont modifier la connotation de l'horreur et n'en souffriront plus.
Le suivi à Lenval : un accompagnement essentiel
Ils ont été suivis à Lenval, ils étaient un millier… Oui par la professeure Florence Askenazy et son excellente équipe. Elle les a beaucoup aidés. Elle vient d'ailleurs d'obtenir la première chaire universitaire de France sur le psychotraumatisme des enfants. Ils peuvent parler aujourd'hui devant la caméra parce qu'elle les a sécurisés.
Vivants ou survivants ? La distinction fondamentale
Ces enfants sont-ils vivants ou survivants ? Ces enfants sont vivants biologiquement et survivants psychologiquement. On l'a vu après la Shoah ou après les génocides : si on ne parle pas, les victimes tournent en boucle sur leur traumatisme. Si les parents parlent trop, ils transmettent l'horreur et l'angoisse. Et, parfois, la proximité affective donne trop de poids aux mots. Certains enfants s'empêchent d'en parler à leurs propres parents pour ne pas ajouter à leur tristesse ou les inquiéter. Donc, le seul moyen d'aborder leur drame sans les traumatiser, c'est de le faire avec un artiste, un journaliste, un psychologue, des amis. C'est important les amis.
Des personnes-ressources comme figures d'attachement
Ils deviennent des personnes-ressources ? Ces personnes incarnent dès lors une figure d'attachement. Ça peut être, dans le cas de Lenval, un psychologue, un médecin. Un éducateur ou encore un professeur. Normalement, c'est la mère, le père ou la grand-mère qui remplit ce rôle-là, mais dans le cas de l'attentat du 14 juillet à Nice, ces figures d'attachement ne sont plus rassurantes puisqu'elles sont elles-mêmes traumatisées.
Les enfants in utero : un impact transgénérationnel
À Lenval, ont également été suivis des enfants qui étaient dans le ventre de leur mère au moment de l'attentat… On s'est rendu compte que les émotions maternelles commençaient à sculpter le cerveau de l'enfant in utero. Si la mère est insécurisée, elle va transmettre les hormones du stress qui peuvent créer des altérations cognitives au bébé. Ce n'est pas la mère qui est responsable, c'est le malheur de la mère et l'incroyable horreur. Après un traumatisme, si la mère est entourée et sécurisée, en une ou deux nuits, le bébé reprend son développement normal.
La résilience : une réversibilité possible
Ça veut dire que cela peut être réversible ? C'est la définition même de la résilience : comment se remettre à vivre et reprendre un nouveau développement après avoir été victime, que ce soit pour des blessés du corps comme pour des blessés de l'âme. On n'oublie pas le traumatisme mais on en fait quelque chose. Beaucoup de victimes s'engagent dans une association pour aider les autres, certaines écrivent, d'autres créent des groupes de parole où ils s'entraident intellectuellement, affectivement et parfois socialement. C'est ce qu'on appelle la pair-aidance. Ils transforment l'horreur du traumatisme en quelque chose de productif qui leur redonne de la dignité.
Le rôle de la société dans la reconstruction
Quel rôle doit jouer la société dans ce processus de reconstruction ? Le processus politique et culturel est primordial. Il faut que les politiques organisent des lieux de rencontre pour les victimes, des lieux de paroles. Parler, travailler, pour ne pas faire une « carrière de victime ». Pour se sortir de son statut de victime.
Optimisme sous conditions
Êtes-vous optimiste sur leur capacité de reconstruction ? Si le foyer, la culture et les politiques prennent les mesures éducatives nécessaires, alors là, je suis optimiste. Quand il s'agit d'enfants bien entourés, ils peuvent, neurologiquement, très vite reprendre un bon développement.
« Au saccage des petits bonheurs » : l'art de vivre ensemble
C'est ce que vous expliquez dans votre dernier livre, « Au saccage des petits bonheurs » ? Exactement, j'y développe l'idée selon laquelle l'art de vivre ensemble est un facteur précieux de protection. C'est-à-dire que si l'on respecte les rites de civilisation, on affronte mieux les traumas.



