Un coma hypoglycémique évité de justesse à Marseille
Il a passé deux jours dans le coma. En 2024, à Marseille, un homme âgé de 33 ans s'est injecté un faux Ozempic, un médicament initialement conçu pour lutter contre le diabète mais détourné dans le but de perdre du poids. « Il l’avait obtenu par l'intermédiaire d'un ami », précise Joëlle Micallef, cheffe du service de pharmacologie de l'AP-HM (Assistance publique - Hôpitaux de Marseille). En remontant la piste, il s'est avéré que cet ami s'était procuré le traitement en dehors du circuit pharmaceutique traditionnel. Dans l'organisme du patient, aucune trace du principe actif d'origine n'a été détectée. « Tout indique que le stylo injecteur contenait en réalité de l'insuline », explique Joëlle Micallef. Le patient a subi un coma hypoglycémique qui aurait pu lui coûter la vie si sa prise en charge n'avait pas été rapide.
Une hausse alarmante des cas graves de mésusage
« Jusqu'en 2025, nous avons identifié plus d'une trentaine de cas de pharmacovigilance liés au mésusage de ce type de traitements, dont 25 sont considérés comme graves », déclare Jean-Luc Faillie, médecin pharmacologue et responsable de l'enquête nationale de pharmacovigilance sur les médicaments agonistes du GLP-1, ces molécules antiobésité. « Et les chiffres sont en augmentation constante », ajoute-t-il. Selon lui, deux principaux circuits se distinguent : d'une part, le partage de prescription avec l'entourage proche – amis et famille. D'autre part, le marché parallèle via Internet et les réseaux sociaux, dans un contexte où les pressions liées au poids, « tant sur le plan esthétique que sanitaire », n'ont jamais été aussi fortes, observe Philippe Amiel, sociologue et juriste de la santé. Et où les traitements ne sont presque jamais remboursés lorsque les patients ne répondent pas aux critères médicaux.
Le marché noir : un fléau difficile à quantifier
Sur le marché noir, « ces produits font partie de la classe pour laquelle nous avons le plus de notifications de falsifications ces deux dernières années », signale Pernette Bourdillon Esteve, responsable de la surveillance des marchés à l'Organisation mondiale de la santé. Mais il est difficile d'en mesurer l'ampleur réelle : « L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence. » Les substances entièrement illicites sont, quant à elles, « de loin les plus fréquemment saisies par la douane », précise Léa*, analyste à l'Observatoire des médicaments de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED). Derrière ces alertes sanitaires et l'inquiétante montée en puissance de ce marché clandestin de la minceur, une enquête de terrain révèle comment il est possible d'acheter, en France, des médicaments antiobésité en dehors de toute règle.
Une transaction avortée sur Snapchat
En fouillant un peu sur les réseaux, il a été possible de contacter anonymement, sur l'application Snapchat, un homme se présentant comme pharmacien et proposant de fournir illégalement 0,5 mg de Wegovy. Il s'agit d'un médicament contre l'obésité, cousin de l'Ozempic, qu'il vend 200 euros, en espèces. La transaction devait se dérouler dans une pharmacie. Ses services incluaient la falsification d'une ordonnance renouvelable pendant trois mois, réalisée par un médecin ou par ses soins. Mais la transaction a échoué et la rencontre n'a jamais eu lieu. Nos questions lui ont-elles mis la puce à l'oreille ?
La facilité déconcertante des achats en ligne
« Ce ne sont pas les seuls médicaments pour lesquels on compte un certain nombre de fausses ordonnances. Mais, il faut le dire, ceux-ci sont quand même en haut de la liste », précise Jean-Marc Glémot, représentant de l'Ordre national des pharmaciens. Souvent, les patients commencent par négocier directement avec les professionnels de santé. « Leur pression sur les médecins est bien réelle », confirme Philippe Amiel. Certains praticiens finissent par céder, conduisant à des prescriptions hors indication, juridiquement valables, que les pharmaciens ne peuvent pas toujours refuser.
Lorsqu'il est impossible de convaincre un praticien, les patients se tournent alors vers la vente illégale en ligne. La manœuvre s'avère de plus en plus facile. En quelques clics, il a été possible de se faire livrer 5 mg d'une mystérieuse poudre blanche pour la modique somme de 65 euros. Le site la présente comme étant du retatrutide, un triple agoniste, « le plus puissant des médicaments antiobésité » selon Areesha Moiz, chercheuse de l'Institut de recherche médicale de Montréal qui travaille sur le sujet des GLP-1 depuis 2017. Mais problème : ce traitement, qui promet une perte de poids de 30 % et est développé par le laboratoire pharmaceutique Eli Lilly, n'est pas autorisé à la vente. Il est encore en phase de test aux États-Unis.
Des analyses révélatrices et inquiétantes
Quand le colis est arrivé, trois jours seulement après la commande, des doutes sur son authenticité sont apparus. La poudre était enfermée dans un petit flacon en verre. Contacté par e-mail, le vendeur a expliqué qu'il fallait la diluer et se l'injecter avec une seringue à insuline. Même si la molécule était indiquée sur le site d'achat comme « réservée à la recherche », aucune vérification n'a été faite. La fiole a été envoyée pour analyses dans un laboratoire universitaire spécialisé dans la chimie des peptides. Première surprise : elle contenait non pas 5 mg mais 65 mg de poudre. Autre révélation, les analyses ont démontré la présence d'une substance « hautement compatible » avec du retatrutide, à hauteur de 5 mg. Les résultats penchent fortement en faveur d'un peptide ayant précisément la masse du retatrutide.
Quelles molécules se cachent dans les 60 mg restants ? Impossible de le savoir précisément avec les analyses menées. Il pourrait s'agir de sels ou d'autres substances potentiellement toxiques. « On ne sait pas comment sont fabriqués les produits vendus en ligne, ni s'il y a des impuretés », souligne Jean-François Gautier, chef de service en diabétologie à l'hôpital Lariboisière.
Des risques sanitaires majeurs et croissants
Le risque réside surtout dans l'achat sans diagnostic ni suivi médical. « On a beaucoup de cas où les personnes s'injectent des doses fortes d'emblée et ont inévitablement des effets indésirables parce qu'elles ne respectent pas la posologie », complète Jean-Luc Faillie. D'après lui, ces effets secondaires peuvent aller, dans les cas les plus graves, jusqu'à la pancréatite, nécessitant une hospitalisation. Et puisque « l'obésité est un problème de santé prévalent, l'exposition aux risques va forcément augmenter », indique le professionnel.
Contacté, le laboratoire Eli Lilly – à l'origine du développement du retatrutide – soutient que la présence de produits non autorisés sur le marché « n'indique aucune faille dans sa chaîne d'approvisionnement ». Il concède cependant que des fabricants étrangers, opérant souvent en dehors de toute surveillance réglementaire, « ont démontré leur capacité à reproduire et à synthétiser de manière indépendante des principes actifs pharmaceutiques ». Le laboratoire assure travailler en étroite collaboration avec les autorités judiciaires et les autorités de santé du monde entier afin de protéger les patients contre ces produits dangereux. En attendant, quelques clics et une carte bancaire suffisent à tenter cette nouvelle expérience minceur, sans régime mais avec le risque d'y laisser bien plus que quelques kilos superflus.
*Le prénom a été modifié.



