Mondialement reconnu, Bruce Alberts, l’ancien président de l’Académie nationale des sciences des États-Unis qui dirigea longtemps la prestigieuse revue Science, s’alarme d’une défiance croissante envers la science qui ronge les démocraties. Dans un entretien accordé au Point, il analyse les causes et les conséquences de cette évolution.
La science devenue champ de bataille politique
Aux États-Unis, la science est devenue un champ de bataille politique très visible. Bruce Alberts interprète cette évolution comme le résultat de la pandémie, où les défis lancés à la science ont été associés à la notion de « liberté individuelle ». Cela a conduit beaucoup de ceux qui soutiennent le Parti républicain – qui s’est traditionnellement opposé aux réglementations gouvernementales – à dévaloriser aussi la science et les jugements scientifiques. Il est beaucoup plus facile de rejeter des politiques contraignantes de vaccination ou de port du masque si l’on peut les réduire à de simples opinions, c’est-à-dire si l’on considère la science comme un système de croyances pas différent d’une religion. Les attitudes antiscientifiques ne sont pas nouvelles : l’opposition à l’enseignement de l’évolution biologique dans les écoles américaines est ancienne. Mais le rejet des jugements scientifiques est amplifié par un système politique américain aujourd’hui extrêmement polarisé, dans lequel les partisans de chacun des deux grands partis voient leurs adversaires comme des ennemis qui détruisent des valeurs essentielles.
Polarisation politique et réseaux sociaux
Cette politisation est-elle la cause principale de la défiance envers la science, ou davantage le symptôme de problèmes plus profonds ? Pour Alberts, la polarisation politique est puissante, mais elle n’est pas seule en cause. Les réseaux sociaux jouent un rôle tout aussi décisif : ils propagent la désinformation à grande vitesse et ont considérablement affaibli l’influence des sources d’information traditionnelles, plus sérieuses et réfléchies. Il est devenu beaucoup trop facile de vivre dans un monde de « faits alternatifs ». C’est dangereux à la fois pour la santé des individus et pour nos démocraties. Et dans un monde où l’intelligence artificielle génère des réponses instantanées, cette dynamique ne fait que s’accélérer – raison supplémentaire, urgente, d’apprendre aux citoyens à distinguer une connaissance fiable d’une simple affirmation.
La responsabilité des institutions scientifiques
Les grandes institutions scientifiques sont elles-mêmes de plus en plus contestées. Portent-elles une part de responsabilité dans cette défiance ? Alberts répond par l’affirmative : la science est desservie lorsque des articles de presse exagèrent les promesses d’une nouvelle découverte – annoncer qu’elle pourrait guérir le cancer, par exemple, alors que c’est presque toujours hautement improbable. Ces emballements créent des attentes déçues, et à terme de la méfiance. Les académies, les organismes de recherche et les universités doivent consacrer davantage de ressources à communiquer avec le public de manière honnête et transparente.
Enseigner le fonctionnement de la science
Bruce Alberts défend depuis longtemps l’idée que le problème central est un manque de compréhension du fonctionnement de la science. Pour y remédier, il plaide pour qu’un nouvel axe soit ajouté à l’enseignement scientifique, à tous les niveaux, du primaire jusqu’à l’université : enseigner explicitement comment la communauté scientifique crée des connaissances fiables. C’est ce qui a conduit à la création du site Whytrustscience.org.uk. Le succès de ces efforts exige que les élèves comprennent comment la communauté scientifique établit un consensus – que ce soit sur le tabac, la vaccination ou le changement climatique – avec des données partagées ouvertement, une exigence de reproductibilité des résultats et l’évaluation par les pairs. Ils doivent aussi comprendre pourquoi les jugements scientifiques ne peuvent jamais être certains à cent pour cent : ils doivent rester ouverts à la révision au vu de nouvelles données et de nouvelles idées.
L’importance de l’enseignement par investigation
Alberts défend aussi l’enseignement par investigation, essentiel pour former des élèves capables de résoudre des problèmes en s’appuyant sur des preuves et le raisonnement logique. L’Académie des sciences française mérite d’être saluée pour son leadership mondial dans ces efforts au cours des trente dernières années. Des progrès ont été accomplis, mais en France comme aux États-Unis, nous devons encore dégager davantage de temps pour l’enseignement des sciences dans nos écoles.
Les attaques contre les universités et la recherche
Les attaques de l’administration Trump contre les universités et les coupes dans le financement de la recherche semblent-elles relever de la même logique ? Alberts avoue avoir du mal à les comprendre pleinement. Les universités et le financement public de la science sont deux des principales sources de la prospérité américaine. Ces décisions menacent clairement l’avenir, y compris le succès économique. On pourrait les attribuer à une hostilité générale envers les élites académiques, compte tenu du faible soutien des universitaires aux politiques Maga. Mais les États-Unis se tirent une balle dans le pied en matière de leadership mondial. C’est une forme d’aveuglement difficile à expliquer rationnellement.
L’avenir sans science
Si l’autorité scientifique continue à s’éroder, par quoi sera-t-elle remplacée ? La science, en créant une compréhension étendue du monde naturel, nous a permis de prévoir les conséquences futures de nos actions d’aujourd’hui et donc d’éviter des catastrophes. L’avenir de l’humanité dépend du respect que la société accorde à ces jugements scientifiques. Carl Sagan nous avait prévenus il y a longtemps : si nous remplaçons la science par la « pensée magique », l’humanité fera face à un avenir tragique.



