À Nasbinals, la renaissance du cabaret La Rosée du matin 60 ans après
Nasbinals : renaissance du cabaret La Rosée du matin

Sophie Bergounhon, fille du célèbre Bébert, fondateur dans les années 1960 de La Rosée du matin, reprend la main de ce mythique cabaret parisien de Nasbinals. Là où Lozère, Cantal et Aveyron sont à touche-touche, on y danse, on s’y rencontre et on tisse des liens, comme autrefois.

Un lieu chargé d'histoire

Albert Bergounhon est mort en 2012, mais à La Rosée du matin, il est un peu partout. Sur une photo en noir et blanc accrochée derrière le bar, il arbore moustaches et rouflaquettes dignes des seventies. À 1 200 mètres d’altitude, le plateau de l’Aubrac déploie encore quelques plaques de neige, mais dans le chalet construit jadis par Bébert, le thermomètre affiche chaud bouillant ce dimanche après-midi. La montagne de Costerougnouse est à deux pas du joli village de Nasbinals, bien connu des marcheurs du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Lozère, Cantal et Aveyron sont à touche-touche, mais dans ce mouchoir de poche, on compte plus de cailloux que d’habitants.

La genèse d'un cabaret unique

Quand il a créé le lieu, mon père avait 22 ans, explique sa fille Sophie Bergounhon. Comme beaucoup de gens du pays, il a été envoyé à Paris à l’âge de 14 ans comme garçon de café. Ces jeunes se retrouvaient ensemble pour faire la fête une fois le travail fini. Mais quand ils revenaient ici, voir leurs parents pour les vacances, il n’y avait rien ! C’est comme ça que, sur un pâturage de Costerougnouse, il a construit son propre cabaret parisien. Un lieu pour danser mais aussi une salle de spectacle. Pour s’amuser jusqu’à ce que la rosée du matin recouvre l’Aubrac… Si personne ne croit alors au projet de l’audacieux Bébert, le succès ne tarde pas à s’inviter dans le paysage. Il y a eu des concerts d’anthologie ici, Mike Brant, Julien Clerc… Des concerts en haut, une boîte de nuit au rez-de-chaussée, la Rosée du matin a marqué plusieurs générations, poursuit Sophie.

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La renaissance après des années de sommeil

Le décès du fondateur alors que ses filles n’ont que 19 et 14 ans met un terme à la folle aventure. L’établissement est mis en gérance et la Maison Bastide, qui gère hôtels et restaurants dans le secteur, prend la main. La salle sera louée pour des mariages mais sans programmation artistique. Jusqu’à la renaissance de juin 2024. Sophie est devenue adulte, diplômée en ingénierie des projets culturels et a piloté une salle à Ax-les-Thermes, en Ariège. Mais je suis attachée à Nasbinals, et c’est fort ce qui s’est passé ici, et pas fort seulement pour moi. Elle embarque dans l’aventure son collègue d’Ariège Loïc Escaffit et, pour que renaisse La Rosée du matin, une association est créée. Elle se nomme forcément Aubrac, comme Abri d’Utopies Baroudeuses Rurales, Artistiques et Culturelles.

Une programmation pour tous

Pas question de ne viser que la clientèle touristique estivale, La Rosée doit revivre à l’année, pour les habitants du plateau. Elle accueillera des bals mais aussi du spectacle vivant, des musiques actuelles, du cirque contemporain, des arts de la rue. Le Grand Rendez-Vous au mois de juin a déjà connu deux éditions. Pour redémarrer, un festival est lancé fin juin, Le grand rendez-vous. Dans l’idée de toucher tous les publics, et parce que le parquet ciré de La Rosée est mythique, on continue bien sûr à guincher. Le prochain rendez-vous (le 12 décembre) est un bal avec Véronique Pomiès accordéoniste aveyronnaise et son orchestre, le 24 janvier on annonce un très gros bal trad avec Rémy Geffroy Septet. Mais l’automne a vu plus de 200 fans de musique dub se précipiter à Nasbinals… Un spectacle de marionnettes a rassemblé les plus jeunes, avant le dancing quine de dimanche dernier. Un loto comme on les aime par ici, avec un mélange de générations.

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Témoignages et perspectives

C’est extraordinaire de voir se relancer la machine ! Simone et André, réinstallés au village après 60 ans de vie parisienne à tenir des brasseries, reviennent pour la première fois. Attablés devant leurs cartons, ils se souviennent : En 1967, j’avais 19 ans, je venais danser c’était quelque chose ! dit Simone. C’était drôlement connu cet endroit. Catherine approuve et se réjouit c’est extraordinaire de voir se relancer la machine ! Michel Poudevigne, le président de l’association, était aussi de la fête dans cette grande époque, mais au boulot, derrière le bar. Je travaillais pour Bébert, à 16 ans, j’essuyais les verres ! Et puis j’ai bossé tous les étés quand j’étais étudiant. Quand Sophie est venue me solliciter, j’ai vite accepté. Mais ça reste un challenge : on a réalisé des travaux nécessaires d’électricité, mais il y a encore beaucoup à faire pour isoler, rénover… Ce loto va nous permettre d’avancer.

Un avenir porté par la communauté

La structure fonctionne avec des bénévoles, est accompagnée par les collectivités mais, pour l’instant, le moteur est ailleurs. Justine Bergounhon la sœur de Sophie est ethnologue. J’ai réalisé une collecte de témoignages afin de questionner le rapport des gens au lieu. On est vraiment dans la démarche du patrimoine culturel et immatériel : les habitants, la société civile, s’approprient un endroit, ils sont attentifs à ce qu’il garde son âme, sans être figé dans une époque. C’est tout le défi de cette réouverture ! Michel Poudevigne évoque lui aussi l’empreinte du lieu sur les habitants : Ici des tas de couples se sont formés ! Quand on a réouvert, je me suis retrouvé un jour à l’entrée, aux tickets comme autrefois, et l’un de ces couples nés à La Rosée du matin me voit et, 50 ans plus tard, me retrouve à la même place ! se marre-t-il, avant de désigner un monsieur en train d’écouter les numéros sortir après avoir été dûment boulégués tiens, justement, c’est le fils de ces gens. Le quine est déjà gagnant à La Rosée du matin !