Alors que des scandales de violences à l'école éclatent depuis deux ans dans différents territoires de France, la confiance d'un certain nombre de parents s'érode. Mais ce qu'on a tendance à oublier, c'est que l'Éducation nationale est la première à les signaler. Ces alertes, près de 80.000 l'an dernier, ont connu une hausse de 100 % en dix ans, d'après des données que 20 Minutes s'est procurées, qui apportent également un éclairage sur le type de violences et le lieu où elles sont commises. On apprend ainsi que près de 15 % d'entre elles ont été perpétrées au sein même de l'institution (école, collège ou lycée), censée protéger les enfants, et que c'est dans le Pas-de-Calais qu'on alerte le plus.
Une explosion des alertes
Les chiffres portent sur le nombre d'informations préoccupantes (IP) et de signalements au procureur effectués par les établissements scolaires publics pour l'année 2022-2023 et 2023-2024. Les IP sont des alertes envoyées aux services sociaux des départements, tandis que les signalements concernent des faits plus graves, comme les violences sexuelles, et sont adressés au parquet. Ces données n'avaient pas été révélées depuis 2016. En comparant avec les dernières données publiques, on constate que les IP et signalements ont explosé, passant de près de 31.600 IP et 8.500 signalements en 2013-2014 à plus de 50.500 IP (+60 %) et 30.300 signalements (+256 %) en 2023-2024. Soit un doublement global en dix ans, de près de 40.000 à près de 80.000 alertes. L'augmentation est particulièrement forte entre 2022-2023 et 2023-2024, avec une hausse de 32 % des IP et de 49 % des signalements.
Les motifs des signalements
Les premiers motifs des signalements à la justice sont les violences physiques, qui représentent environ un tiers des alertes, suivies par les violences sexuelles pour un autre tiers (26,9 % en 2023-2024, 31 % l'année précédente), et enfin les « conditions d'éducation » (carences éducatives, manque de nourriture ou de soins). Les « conditions d'éducation » arrivent en tête des IP (un tiers en 2023-2024, jusqu'à 41 % l'année précédente), suivies du « comportement de l'enfant » (près d'un quart) et des violences physiques (environ 20 %). Sont aussi signalées aux services sociaux, dans des proportions moindres, les négligences lourdes (11 %), les violences psychologiques (10 %), les violences conjugales (3 %) et les violences sexuelles (4 %), qui théoriquement devraient être signalées au procureur mais peuvent être envoyées aux services départementaux en cas d'hésitation sur leur gravité.
Le Pas-de-Calais en tête des signalements
En valeur absolue, c'est en Seine-et-Marne, en Essonne et en Seine-Maritime que l'on envoie le plus d'IP, et dans le Pas-de-Calais, les Yvelines et le Nord qu'il y a le plus de signalements au procureur. Mais en rapportant le nombre d'IP et signalements cumulés à la population, le podium change : le Pas-de-Calais reste en tête, suivi de l'Eure, de la Manche et de la Creuse. Ce classement ne signifie pas nécessairement que les élèves de ces départements subissent plus de violence ; il peut refléter une culture du signalement et une vigilance accrue. Par ailleurs, quatre départements n'ont fourni aucune donnée en 2023-2024.
14 % des faits commis au sein des établissements
L'immense majorité des alertes concernent l'intrafamilial, mais une part non négligeable a lieu au sein même des établissements : la catégorie « institutionnel » représente 14,5 % des IP et 13,6 % des signalements, soit plus de 11.500 faits pour la seule année 2023-2024. Cette proportion est plus élevée qu'il y a dix ans, où le ministère notait déjà que ce champ restait à explorer en termes de prévention. Contacté, le ministère a indiqué être pleinement mobilisé pour lutter contre les violences en établissement, listant les mesures prises : formation des personnels, dispositif Phare, questionnaire annuel aux élèves, plan « brisons le silence », éducation à la vie affective et à la sexualité.
Des violences bien plus nombreuses que les signalements
Si le chiffre de milliers de violences peut sembler élevé, il est loin de la réalité. Chaque année, près de 160.000 enfants sont victimes de violences sexuelles, alors que l'Éducation nationale en signale à peine 13.000. La moitié des écoliers sont « souvent » victimes d'atteintes psychiques, physiques ou sexuelles, soit des millions d'élèves. Certaines de ces atteintes ne nécessitent pas forcément une action des services sociaux ou du procureur, mais combien d'élèves auraient mérité une prise en charge supérieure sans en bénéficier ? La secrétaire générale du SE-UNSA, Élisabeth Allain-Moreno, regrette cet écart et pointe le manque de formation des équipes et de personnel spécialisé (médecins, infirmiers scolaires, équipes de vie scolaire).
Des pratiques hétérogènes sur le territoire
Les documents consultés révèlent de grandes disparités dans les protocoles de signalement : certains territoires déclarent quasiment tout aux services sociaux, comme à Paris, d'autres s'appuient quasi uniquement sur la justice, comme en Corrèze ou dans la Drôme. Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, déplore l'absence de pratiques harmonisées au niveau national. Même constat du côté du SE-Unsa : « Cela s'appelle Éducation nationale, la logique devrait être que toutes les équipes aient la même culture de ce qu'on a à faire. » L'Éducation nationale reconnaît que les pratiques peuvent varier selon les conventions locales signées entre les départements et les directions des services départementaux de l'Éducation nationale (Dsden). Le ministre Edouard Geffray a promis un cadre commun d'identification, de repérage et de signalement, et vient de publier un protocole d'action pour homogénéiser les signalements.
Ces chiffres portent en grande majorité sur le public, mais certains départements reportent également les chiffres du privé, à la marge.
Comment 20 Minutes a obtenu ces chiffres
Les premières tentatives pour obtenir ces chiffres datent de fin 2024. Après près d'une dizaine de relances infructueuses auprès du ministère, c'est en saisissant la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada) que les données ont été obtenues, un signe supplémentaire du secret cultivé par l'institution, comme l'avait démontré Mediapart en janvier 2025.



