Chasseurs de pédocriminels en ligne : l'essor des justiciers citoyens
Chasseurs de pédocriminels en ligne : l'essor des justiciers citoyens

« Ça te gêne mon âge ? », s’enquiert d’emblée l’homme de 53 ans qui, ce jour-là, vient d’ajouter Léa Barbier, une jeune fille de 12 ans, comme amie sur Facebook. Quelques formules de politesse et les présentations vite expédiées, l’individu ne tarde pas à lui réclamer des photos : « Il n’y a pas beaucoup de photos de toi sur ton fb [Facebook, NDLR]. Tu veux bien m’en envoyer s’il te plaît […] Je sais que tu n’as que 12 ans mais tu as l’air sexy », lui écrit-il. Après quelques hésitations, Léa finit par lui envoyer un cliché de son visage. « Wow ! Tu es très belle. Tu en as d’autres ? Où on te voit en entier », réclame aussitôt l’individu, lui demandant des clichés « en minijupe, ou en short avec un top où on voit ton joli ventre, ou alors en maillot de bain ou même en sous-vêtement ». Ce qu’elle refuse.

Le lendemain, le quinquagénaire recontacte Léa. Il veut savoir comment elle est habillée. « Quand je t’imagine en jean, avec tes jolis sous vêtements rouges, bah ça m’excite […] Tu veux voir ? », écrit-il. De nouveau, il se montre très insistant pour recevoir des photos ou des vidéos : « Il y a plein de choses que je peux te montrer… » Cette conversation glaçante est en réalité un leurre : Léa n’est pas une enfant de 12 ans, mais une bénévole de l’association Team Moore, spécialisée dans la traque des pédocriminels sur internet. Depuis plusieurs années, des centaines de citoyens comme elle se mobilisent dans l’ombre pour identifier et dénoncer les prédateurs sexuels en ligne.

Un phénomène en pleine expansion

Ces « chasseurs de pédocriminels » agissent souvent en complément des forces de l’ordre, submergées par le nombre de signalements. Selon les estimations, plusieurs milliers de personnes seraient impliquées en France dans ces collectifs citoyens, dont les méthodes varient : certains se font passer pour des mineurs sur les réseaux sociaux ou les plateformes de jeux vidéo, d’autres analysent des fichiers partagés sur des forums pédopornographiques. Leur objectif : recueillir des preuves et les transmettre à la justice. Neila Moore, présidente de Team Moore, basée à Lyon, revendique ainsi des dizaines de condamnations et d’arrestations depuis la création de son association en 2020.

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Un travail salué mais controversé

Le travail de ces bénévoles est globalement salué par les autorités, qui reconnaissent leur apport face à l’ampleur de la tâche. En 2025, la plateforme Pharos a reçu plus de 300 000 signalements de contenus pédopornographiques, un chiffre en hausse de 15 % par rapport à l’année précédente. Les services d’enquête, eux, peinent à traiter tous les dossiers. « Ces associations nous aident à prioriser les affaires les plus graves et à identifier des suspects que nous n’aurions pas repérés », explique un enquêteur de l’Office central de lutte contre les violences aux personnes (OCLVP).

Cependant, l’absence de cadre juridique clair suscite des inquiétudes. Certaines pratiques, comme l’usurpation d’identité ou la conservation de preuves sans autorisation, pourraient être contestées devant les tribunaux. « Nous agissons dans une zone grise », reconnaît Neila Moore. « Nous ne sommes pas des justiciers, mais des citoyens qui veulent protéger les enfants. Il faudrait que le législateur nous donne un statut officiel. »

Des dérives à éviter

Plusieurs affaires récentes ont mis en lumière les risques de dérive. En 2024, un collectif avait diffusé des images et des noms de suspects avant tout jugement, provoquant un lynchage médiatique et des menaces de mort. « Certains groupes agissent dans une logique de vengeance, ce qui nuit à la crédibilité de tous », déplore Me Sophie Binet, avocate spécialisée dans la protection des mineurs. « Il est urgent d’encadrer ces pratiques pour garantir les droits de la défense et éviter les erreurs judiciaires. »

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Face à ces enjeux, le gouvernement a annoncé en mars 2026 la création d’un groupe de travail interministériel chargé de réfléchir à un statut pour les associations de traqueurs. « Nous devons trouver un équilibre entre l’efficacité de la lutte contre la pédocriminalité et le respect des principes fondamentaux de notre justice », a déclaré la ministre de la Justice. En attendant, les chasseurs continuent leur mission, conscients des limites de leur action. « Chaque jour, des enfants sont approchés par des prédateurs. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés », conclut Neila Moore.