Un homme de 68 ans, Manuel B., est accusé du viol de six fillettes. Douze ans après la première plainte, il n'a toujours pas été jugé. La cour d'assises de l'Hérault, à Montpellier, est l'une des plus engorgées de la région, ce qui retarde considérablement l'affaire.
Des faits graves commis dans le cadre de l'Aide sociale à l'enfance
Manuel B. a commis l'essentiel des faits qui lui sont reprochés lorsqu'il vivait dans le Gard. Il était habilité par l'Aide sociale à l'enfance (ASE) pour accueillir à son domicile des enfants placés. Mis en examen en 2015, il n'a pas passé un jour en prison et vit libre sous contrôle judiciaire, une situation incompréhensible pour les familles des plaignantes.
Me Hugo Ferri, avocat pénaliste à Nîmes, assiste plusieurs familles en partie civile. Il confie son désarroi : « Aujourd'hui, je ne sais plus quoi répondre à mes clients quand ils me disent qu'ils ne comprennent pas pourquoi ce procès n'avance pas. Et je suis obligé de leur dire que moi non plus, je ne comprends pas. »
Les premières révélations et la mise en examen
Le 6 novembre 2014, la mère d'une fillette de 9 ans dénonce à la police le comportement de Manuel B. Sa fille lui a raconté avoir été régulièrement violée et agressée sexuellement depuis l'âge de six ans, lorsque l'épouse de Manuel était absente. L'examen médico-légal confirme les faits, et l'expertise psychiatrique révèle des symptômes de traumatisme sexuel.
L'ancien chauffeur routier est placé en garde à vue neuf mois plus tard et nie les faits. Il est mis en examen le 2 septembre 2015 pour « viols sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité », un crime passible de vingt ans de réclusion. Le juge des libertés refuse l'incarcération demandée par le parquet et le place sous contrôle judiciaire.
De nouvelles victimes se manifestent
L'enquête progresse et révèle d'autres victimes. Le 13 octobre 2015, une fillette de huit ans raconte que Manuel B. lui faisait « des câlins sous la douche ». Elle finira par décrire des viols, confirmés par le légiste. Le 8 juin 2016, une jeune femme de 20 ans dénonce des agressions sexuelles subies 13 ans plus tôt. Deux semaines plus tard, une femme de 31 ans l'accuse d'un viol subi en 1991. Le 25 août 2016, une adolescente de 14 ans raconte des fellations forcées. Une autre enfant décrit des faits similaires, où Manuel B. la traitait de « salope et de pute ».
En mai 2017, six fillettes sont déclarées victimes. Pourtant, l'enquête va durer encore six ans.
Une procédure d'une lenteur incompréhensible
Une source judiciaire explique : « Ce dossier est passé d'un juge d'instruction à un autre, et on a toujours senti que les juges d'instruction étaient submergés. Mais tous les protagonistes étaient sur place, il n'y avait pas de commissions rogatoires internationales ou de demandes de contre-expertises compliquées. Je ne comprends pas pourquoi il y a eu une telle lenteur. J'en suis arrivé à me demander si ce n'était pas lié au fait que cela touchait indirectement l'ASE. »
Manuel B. est mis en examen pour les cinq fillettes le 3 octobre 2019, plus de trois ans après les dénonciations. Il continue de nier, affirmant que les fillettes étaient « aguicheuses » et manipulées par son ex-épouse. Il n'est confronté aux victimes qu'en juin 2021. Le juge clôt son instruction le 4 octobre 2021, mais le parquet ne rend son réquisitoire définitif qu'un an plus tard, le 4 octobre 2022. Le 3 janvier 2023, le juge ordonne le renvoi de Manuel B. devant la cour criminelle départementale de l'Hérault. Depuis, le dossier attend une date d'audience.
Un engorgement judiciaire chronique
Le procureur général de Montpellier, Jean-Marie Beney, reconnaît : « Il faut qu'on trouve une grosse semaine disponible pour le juger, mais il y a peu de perspectives d'ici la fin de l'année. Nous avons 104 dossiers en attente devant la cour d'assises ou la cour criminelle de l'Hérault, une partie audiencée d'ici la fin de l'année, et l'autre pas audiencée du tout. Dans ce stock, on a une trentaine d'accusés sous contrôle judiciaire pour des violences sexuelles sur mineurs, dont douze qui attendent depuis plus de deux ans. On juge d'abord les accusés détenus. Depuis le début de l'année, on a jugé 25 affaires, contre 18 en 2024, mais on est au maximum de ce qu'on peut faire. »
Les familles des plaignantes expriment leur désarroi. Roland, dont la fille a été abusée, confie : « J'en arrive à un point où j'ai presque envie d'abandonner. Elle-même aimerait ne plus avoir à en parler. C'est vrai qu'à une époque, j'ai pu être tenté de faire justice moi-même, mais j'aimerais le voir payer sa dette, jusqu'à la fin de ses jours, pour tous les enfants qu'il a touchés. Je ne comprends pas cette justice qui a l'air endormie, je suis écœuré : comment un type comme lui a pu passer entre les mailles du filet ? Cela fait 35 ans que ça dure. »



