Un témoignage d'une dignité exceptionnelle à la barre
Ce jeudi, la cour criminelle de l'Hérault a accueilli un témoignage qui a glacé l'assemblée. Lorenzo Roques, 27 ans, paralysé à vie depuis une rixe survenue en août 2020 à Lattes, près de Montpellier, a pris la parole face aux cinq magistrats chargés de juger les six accusés. Le verdict de ce procès particulièrement émouvant est attendu ce lundi.
"Je suis prisonnier de mon corps"
Installé sur son fauteuil roulant électrique, Lorenzo Roques a décrit avec une précision glaçante la soirée du 22 au 23 août 2020, la dernière où il a pu marcher. "Nous mettions la musique, nous dansions, nous chantions, on était sereins et tranquilles, très heureux et très contents d'être ensemble", se souvient-il. Puis est survenu l'accrochage presque banal avec Brice et Romain qui passaient en voiture.
"Il était sûr de lui, il nous narguait, on s'est dit qu'on allait partir", poursuit Lorenzo. Mais rapidement, des voitures sont arrivées à toute vitesse, leurs phares éblouissants, leurs portières claquant violemment. "On s'est sentis pris au piège", confie-t-il. Le jeune homme décrit ensuite le plaquage qui l'a projeté à plat ventre au fond d'un fossé, puis ce deuxième corps qui lui est tombé dessus, genoux en avant, suivi de coups violents sur la nuque et le dos.
Des souvenirs indélébiles
"Jusqu'à ce que je ne sente plus rien à part ma tête. Je me retrouve passif, complètement mort, je n'avais plus que mon esprit pour penser", raconte Lorenzo avec une lucidité troublante. Ses souvenirs restent d'une précision chirurgicale, y compris celui d'un policier arrivé sur les lieux qui, selon lui, n'a pas fait preuve de beaucoup d'empathie initialement.
Viennent ensuite le coma, le réveil en réanimation "totalement paralysé, branché de partout", et les complications médicales graves qui se sont enchaînées pendant trois mois : embolie, septicémie. "J'ai encore failli y passer", lâche-t-il sobrement. Ce n'est qu'après une opération au centre Propara, six mois après sa sortie de réanimation, qu'il a pu "enfin revoir la lumière du jour de mes yeux" et entamer une rééducation de douze mois supplémentaires.
La mémoire intacte malgré l'épreuve
Interrogé par un juge sur l'état de sa mémoire après tant d'épisodes médicaux traumatisants, Lorenzo reste formel : "Ces souvenirs ne sont pas revenus, ils ne sont jamais partis, c'étaient mes derniers souvenirs de ma vie de valide. Ils étaient là et ils ont toujours été là."
Il affirme avec certitude que deux personnes lui sont tombées dessus cette nuit-là. Sébastien, qui l'a plaqué et est resté KO ensuite, a reconnu les faits. "J'ai reconnu de la sincérité dans ses excuses", note Lorenzo, précisant qu'il est "le seul à s'être excusé." Concernant Lucas, qui aurait sauté sur son dos selon l'accusation, le jeune homme balaie les contradictions : "Je ne comprends pas l'intérêt d'inventer une histoire, je me suis réveillé et dès que j'ai pu expliquer ce qui m'est arrivé j'ai directement été sûr de moi et précis."
Une vie bouleversée à jamais
Sa vie aujourd'hui ? "Je suis condamné à ne pas pouvoir faire grand-chose, je me réveille le matin avec des soins médicaux, ce sera comme ça toute ma vie, je suis prisonnier de mon corps", confie Lorenzo avec une dignité qui a marqué l'audience.
Élise Véra, sa mère, a également pris la parole, alternant entre colère et chagrin. "Je n'aurais jamais imaginé vivre une telle horreur", pleure-t-elle. "On était heureux, il était heureux. On nous a massacré nos vies." Elle évoque "la brutalité du changement", les mois d'hôpital interminables, et ces amis qui lui envoyaient "la playlist de Lorenzo" qu'elle mettait dans sa chambre alors qu'il était dans le coma.
Des preuves médicales accablantes
Les experts médicaux présents à l'audience ont été formels : seul le plaquage violent peut expliquer la fracture des vertèbres cervicales de Lorenzo. Le professeur Eric Baccino, médecin légiste, a confirmé : "C'est sûr que si on tape sur des lésions pareilles, ça ne peut qu'aggraver les choses."
La salle d'audience, pleine à craquer depuis l'ouverture du procès, est restée figée pendant ces témoignages. Les proches de Lorenzo étaient assis à droite, ceux des accusés à gauche, séparés par un couloir où la police restait vigilante.
Le président de la cour criminelle de l'Hérault a salué le courage exceptionnel de Lorenzo : "Vous êtes doté d'un courage et d'une force de caractère exceptionnels, et on ne peut que faire le constat d'un gâchis terrible, immense." Le verdict, attendu lundi, s'annonce particulièrement déchirant pour toutes les parties concernées par cette tragédie qui a irrémédiablement changé la vie d'un jeune homme et de sa famille.



