La colère d'une mère face à la justice après le meurtre de son fils
Elle n’a presque pas dormi de la nuit. Sabrina affiche des traits tirés en ce milieu d’après-midi d’avril. Elle a rédigé un texte « pour éviter de s’effondrer en larmes » durant l’entretien qu’elle a accepté de donner. La mère de Shemseddine, battu à mort le 4 avril 2024 à la sortie de son collège à Viry-Châtillon, souhaite prendre la parole publiquement. Elle a respecté le temps des enquêtes judiciaires, mais aujourd’hui, elle refuse de garder le silence, car elle est convaincue que justice ne sera pas rendue pour son enfant.
Les faits tragiques et l'évolution judiciaire
Le jour de son décès, quatre jeunes ont isolé l’adolescent, lui ordonnant de cesser tout contact avec une élève de son établissement, sœur de deux d’entre eux. Une histoire de « réputation » à préserver, alors qu’il ne commettait aucun acte répréhensible. Deux des quatre individus sont suspectés d’avoir roué de coups Shemseddine, entraînant sa mort.
Presque deux ans après les faits, la justice vient d’ordonner, selon des informations exclusives, le renvoi de deux jeunes hommes, âgés de 17 ans à l’époque, devant la cour d’assises des mineurs. Ils sont poursuivis pour violences aggravées ayant causé la mort sans intention de la donner, une requalification par rapport à l’accusation initiale d’assassinat. Les autorités judiciaires estiment que les agresseurs présumés n’avaient pas prémédité de violenter le garçon de 15 ans et qu’ils ne voulaient pas le tuer au moment des coups. La qualification de meurtre n’a pas non plus été retenue. Ils risquent jusqu’à 10 ans d’emprisonnement si l’excuse de minorité est appliquée, le double dans le cas contraire.
Le parquet a précisé, après cet entretien, avoir fait appel de l’ordonnance de mise en accusation. Un troisième jeune, âgé de 20 ans lors des événements, sera jugé pour subornation de témoin, ayant incité des amis de Shemseddine à mentir à la police. Aucune complicité n’est retenue contre lui, malgré les réquisitions du parquet. Le quatrième adolescent présent sur les lieux ne fera pas l’objet de poursuites pour complicité.
Le témoignage poignant de Sabrina
Sabrina insiste pour lire son texte avant toute question : « C’est ma deuxième prise de parole publique car j’ai voulu faire confiance à la justice pour juger le meurtre de mon fils Shemseddine, sans interférence extérieure. Aujourd’hui j’ai perdu confiance en la justice, alors je reprends la parole. Je suis en colère et je ressens un abandon profond face au drame que mon fils a subi. »
En avril 2024, cette mère de trois enfants tentait de se reconstruire, après le décès tragique de son mari cinq ans plus tôt d’un cancer foudroyant, et la perte de son frère deux mois avant l’agression de Shemseddine. Lorsque l’adolescent a été tué, sa petite sœur avait 11 ans et son frère 16 ans. Après le drame, la famille a dû déménager et changer d’école.
C’est une mère en colère qui s’exprime aujourd’hui, les larmes coulant sur ses joues au rythme de ses émotions. Elle garde en mémoire l’enveloppe kraft que lui a remise un fonctionnaire de police après la mort de son fils. « Une enveloppe avec ses cahiers d’école. Aucune mère ne devrait vivre ça. »
Shemseddine, un adolescent plein de vie
Interrogée sur son fils, Sabrina décrit un jeune homme de 15 ans, en pleine adolescence, qui adorait la vie et sa scolarité en troisième. « Les résultats étaient moyens, mais il adorait ça. Il était beaucoup apprécié de ses camarades, de certains professeurs. C’était un enfant bon vivant, toujours souriant, bienveillant, qui aimait vivre. Il ne supportait pas l’injustice, il était toujours là pour aider. Il venait de fêter ses 15 ans, on lui a stoppé net sa jeunesse. Et nous, sa famille, nous sommes brisés. »
Elle raconte le jour de l’agression : « Comme tous les jours, j’étais revenue déjeuner à la maison avec mes enfants. Dans l’après-midi, j’ai eu une impression, comme si le temps était suspendu. Mon téléphone a sonné. Une fonctionnaire de police m’a dit qu’il était arrivé quelque chose. J’ai tout laissé au travail et je me suis dépêchée d’aller sur place. »
Sur les lieux, elle a vu les secours et le médecin lui annoncer que Shemseddine était dans le coma. « J’ai insisté pour le voir. Je l’ai vu, allongé, intubé, branché à une machine avec du sang et de la mousse. Là, j’ai compris que mon cœur et mon corps se coupaient en deux. C’est comme si littéralement, je devais m’asseoir parce que je n’avais plus une partie de moi. »
La perte de confiance en la justice
Sabrina explique pourquoi elle parle aujourd’hui : « J’ai besoin de parler parce que j’ai perdu confiance en la justice. Certains mis en cause dans la mort de Shemseddine n’iront même pas au procès. J’ai vraiment l’impression que leur implication n’a aucune conséquence. Ce qui me révolte, c’est l’absence de responsabilité autour du rôle de chacun. On me prive, avec cette décision, du droit de défendre mon fils et de faire reconnaître ce qu’il a vécu. Une décision tombée à quelques jours de l’anniversaire de sa mort. »
Elle ajoute : « Il avait 15 ans, il sortait du collège pour rentrer chez lui et ne demandait rien à personne. Il avait le droit de parler à des amies dans le respect. Aujourd’hui, j’ai peur que la justice ne soit pas rendue. J’ai peur que le meurtre de mon fils reste impuni. »
Réaction à la requalification des faits
Sur la requalification en violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, Sabrina réagit avec amertume : « Je ne m’y attendais pas. Moi, je pars du principe qu’à partir du moment où on vient voir un enfant de 15 ans à quatre, on sait très bien ce qu’on va faire. Ils sont descendus de voiture quand ils ont vu Shemseddine sortir du collège. »
« Je suis en colère, c’est comme si on minimisait ce qui s’est passé. Il a subi des blessures très importantes, ils ont ciblé les zones vitales. Je pensais que l’intention de tuer serait retenue. On ne peut pas me dire ça, je ne l’accepte pas. Même la complicité des deux autres, je pensais qu’elle serait retenue. Ou a minima la non-dénonciation de crime et la non-assistance à personne en danger. Vous trouvez ça normal de laisser quelqu’un se faire taper dessus et ne rien faire ? »
Les conséquences du drame au quotidien
Sabrina évoque les difficultés de la vie après la tragédie : « On ne m’a pas seulement arraché mon fils ce jour-là, on m’a brisée, moi et aussi mes enfants. Le quotidien continue, mais il n’a plus la même texture. Nous traversons des moments difficiles, où les gestes les plus ordinaires deviennent lourds, mécaniques. C’est comme avancer avec un poids invisible en nous. »
« Les émotions nous submergent par vagues : fatigue extrême, tristesse profonde, culpabilité, parfois un sentiment de vide total. Nos journées ressemblent à des montagnes russes, entre douleur, souvenirs et tentatives de tenir debout. Surmonter ce drame ne signifie pas oublier. Cela signifie apprendre, jour après jour, à continuer à vivre avec cette blessure, à apprivoiser l’absence, et à trouver la force d’avancer malgré l’épreuve. »
Elle conclut avec douleur : « Les propos de la mère d’un des mis en cause m’ont heurtée. Quand son fils est sorti de détention provisoire, elle a dit qu’il avait repris le chemin de l’école. Mais moi, mon fils, on l’a tué en sortant de l’école. Ça fait mal de lire ça. »



