Jérôme Barella, principal suspect du meurtre de Lyhanna, une collégienne du Gers, n'avait pas de casier judiciaire mais son nom était connu de la justice. Avant l'enlèvement, ce père de famille avait fait l'objet de plusieurs signalements et de deux plaintes pour viols sur mineurs. La première, déposée en 2022 par une adolescente de 17 ans, a été classée sans suite en 2024 pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Une seconde plainte, déposée en août 2025, était toujours en cours au moment des faits.
Une plateforme pour recueillir les témoignages
Face à ce cas loin d'être isolé, la réalisatrice Ève Simonet a lancé la plateforme classés-sans-suite.com. Celle-ci vise à recueillir des témoignages sur les difficultés rencontrées par les victimes de violences sexuelles dans leur parcours judiciaire. En une semaine, plus de 6 000 témoignages ont afflué, illustrant une réalité chiffrée : selon les données 2023 du ministère de la Justice, 70 % des plaintes pour viol sont classées sans suite.
L'opportunité des poursuites par le procureur
Ce taux élevé s'explique notamment par la difficulté à matérialiser les faits. « Les agressions sexuelles et viols se déroulent typiquement à huis clos, souligne Me Antoine Minier, avocat pénaliste à Carpentras et Avignon. Il est souvent difficile d'objectiver l'infraction, surtout quand les faits sont dénoncés de façon un peu tardive. »
Le classement sans suite est une décision prise par le procureur. « Il a l'opportunité des poursuites, c'est-à-dire qu'il peut décider de ne pas poursuivre si l'infraction est mineure ou si le traitement pénal des faits ne paraît pas approprié », précise Me Sabrina Goldman, membre du comité directeur de l'association des avocats pénalistes. Cette décision ne signifie pas que les faits sont considérés comme mensongers ou sans importance, et ne préjuge ni de la culpabilité ni de l'innocence.
Dans les affaires de violences sexuelles, le classement est souvent motivé par le fait que « l'infraction est insuffisamment caractérisée » : les preuves sont insuffisantes pour envisager une condamnation. « La réaction des victimes ou de leurs représentants légaux, c'est toujours beaucoup de déception, confie Me Claire Paulet, avocate à Thonon-les-Bains. Il y a ce sentiment de ne pas avoir été cru dans ce qu'on a dit, et finalement, qu'on a perdu quelque chose. »
Des recours possibles après un classement
Il existe toutefois des voies de recours. « Le plaignant peut saisir le procureur général de la Cour d'appel pour contester le classement, et ce dernier peut ordonner au procureur de la République d'engager des poursuites », rapporte Me Sabrina Goldman. Le procureur général peut aussi rejeter la demande pour les mêmes motifs que le procureur.
Seconde option, plus contraignante mais plus directe : la plainte avec constitution de partie civile. Cette procédure permet à une victime de contourner un classement sans suite et de solliciter l'ouverture d'une information judiciaire. Le juge d'instruction mène des investigations pour déterminer si les faits justifient des poursuites. La victime doit démontrer qu'une plainte préalable a été classée sans suite ou qu'aucune réponse n'a été apportée par le parquet dans un délai de trois mois. Pour éviter les abus, une caution est souvent demandée, d'un montant « en général de 1 000 à 2 000 euros », précise Me Antoine Minier. « Cette consignation est récupérée à la fin de l'instruction si la plainte est pertinente. » « Une fois qu'on a épuisé les voies de recours, le système ferme ses portes », témoigne Me Claire Paulet.
Réouverture possible en cas de nouveaux éléments
Dans l'affaire Jérôme Barella, la plainte classée sans suite en 2024 va être « réexaminée à la lumière de nouveaux éléments », a indiqué la procureure d'Auch. La loi prévoit la possibilité de rouvrir une enquête si de nouveaux éléments apparaissent avant les délais de prescription. Cette « charge nouvelle » peut être « une nouvelle preuve, comme un témoignage direct, ou une preuve matérielle », liste Me Sabrina Goldman.
Mais la réouverture d'un dossier avec une nouvelle preuve « n'arrive pas souvent », rapporte Me Antoine Minier. « J'ai l'impression que cela arrive pour de très grosses affaires mais pas pour des dossiers habituels, lambda », abonde Me Claire Paulet. « Juridiquement, le classement sans suite n'est pas une fin en soi, mais dans la pratique, ça l'est », estime l'avocate. Pour limiter cette issue dans les affaires de violences sexuelles, elle estime qu'une réforme pourrait viser « le début de la chaîne pénale, avec la présence obligatoire d'un avocat lors du dépôt de plainte et de l'audition de la victime présumée ». Et d'insister : « un mot qui n'a pas été utilisé à bon escient peut faire tomber toute une procédure. »



