Albert Corrieri, 103 ans, est l'un des derniers survivants du Service du travail obligatoire (STO) en France. Ce témoin de l'Histoire a livré un récit poignant aux élèves du lycée Jacques Audiberti d'Antibes, racontant la déportation et le travail forcé qu'il a subis en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.
Un témoignage unique pour les lycéens
Installé face à 21 élèves de terminale en Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP), Albert Corrieri a partagé son expérience. Les élèves avaient préparé sa venue en étudiant le STO avec leur enseignant Vivien Guillon. Comme 650 000 jeunes Français, Albert a été déporté de force en Allemagne pour travailler pour le régime nazi.
« Vous avez beaucoup de chance car il est peut-être le dernier à avoir fait le STO à être encore en vie en France », a souligné l'enseignant avant le témoignage.
Le travail forcé à l'usine IG Farben
Pendant dix-huit mois, Albert a été contraint au travail forcé dans la principale usine de l'entreprise chimique allemande IG Farben à Ludwigshafen, où était notamment fabriqué le gaz Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz. Il travaillait six jours sur sept, dix heures par jour, a subi plus de cent bombardements et perdu des milliers de collègues. Une bombe à retardement lui a traversé entièrement le bras droit. Il a été libéré le 15 avril 1945 par les Américains et a pu rentrer à Marseille.
Les questions des élèves
Face à un destin pareil, les élèves ont posé de nombreuses questions. À la question de savoir s'il avait pensé à s'enfuir, Albert a répondu : « J'y ai souvent pensé. Seulement, malheureusement, on ne pouvait pas. Si on était pris, on allait dans les camps de concentration. »
Interrogé sur la possibilité de refuser le STO, il a expliqué : « J'étais soutien de famille, l'aîné de cinq enfants. Si vous ne partiez pas, on enlevait les cartes de rationnement à votre famille. Je ne pouvais pas faire ça à ma famille. »
Des souvenirs marquants
Albert a raconté un souvenir qui ne l'a jamais quitté : lors du voyage vers l'Allemagne, il s'est retrouvé près d'un camp de prisonniers russes. « Ils étaient dans des baraquements, entourés de fils de fer barbelés. Le plus lourd devait peser trente kilos. C'étaient vraiment des personnes squelettiques. Ces prisonniers sont venus au grillage et ils nous ont tendu les mains pour qu'on leur donne à manger. On leur a donné ce qu'on avait. Quand les gardiens ont vu ça, ils sont venus et avec la crosse du fusil, ils ont tapé sur leurs mains pour qu'ils lâchent la nourriture. Ça nous a refroidis… on s'est dit : 'on n'est pas venu en vacances'. Ils n'ont pas pu manger. Ils sont morts de faim certainement. »
Il se souvient aussi d'un contremaître qui lui avait dit qu'après la guerre, les Allemands feraient venir toute sa famille pour réparer les dégâts en Allemagne, et qu'ils pourraient profiter de la Côte d'Azur pendant que les Français referaient l'Allemagne. « Il s'est trompé. Il a dû faire un mauvais rêve, parce que la Côte d'Azur, elle est restée pour nous. »
Parmi les images les plus marquantes, il a vu « des jeunes en flammes brûler vivants, brûlés avec le phosphore. Plus vous frottez, plus vous flambez. Vous êtes impuissant. Ça vous travaille ça. »
La reconstruction et la liberté
Comment se reconstruit-on après cela ? « On est bien obligé. On ne peut pas rester dans le néant. Et puis, la liberté, c'est énorme quand on s'est senti prisonnier. »
Elena, 17 ans, a reconnu que la liberté est une chance dont les jeunes ne se rendent pas toujours compte : « On dit qu'on n'a pas assez de libertés mais comparé au siècle précédent, on est complètement libres. » Pour Rachel, 17 ans, ce témoignage permet de réaliser « que tout ça s'est réellement passé. »
Un regret : la non-reconnaissance du STO
Le seul regret d'Albert est que le STO n'ait pas été reconnu par la justice française. Sa demande de reconnaissance et de réparation a été rejetée en juillet 2025. Vivien Guillon, dont le grand-père Erpilio Trovati a également été déporté dans le cadre du STO et n'a pas obtenu réparation, partage ce constat.
Un moment d'échange précieux
Les échanges ont duré près de deux heures, et personne ne s'est ennuyé. « C'est une personne incroyable. Il est toujours drôle, il essaie de faire sourire malgré tout ce qu'il a vécu, a ajouté Elena. On peut toujours s'en sortir en fait. C'est très inspirant. »
Sur la photo de groupe, Albert affiche un grand sourire, entouré de toute la classe. Dans sa main, il tient une jolie fleur orange, un pavot de Californie offert par Elena. Et Albert de conclure : « Ça a été une merveille. Je suis très content, très heureux d'avoir eu toute cette jeunesse qui est splendide, une belle jeunesse. »



