La mort mystérieuse de Marie-France Pisier : 15 ans après, l'énigme demeure
Le 24 avril 2011, Marie-France Pisier, actrice emblématique de la Nouvelle Vague, était retrouvée sans vie dans la piscine de sa villa à Saint-Cyr-sur-Mer, dans le Var. Quinze ans plus tard, les circonstances de sa mort restent inexpliquées, tandis que l'ombre d'une affaire d'inceste au sein de la jet-set parisienne plane sur ce drame.
Une découverte macabre
Il est 4h02 ce dimanche 24 avril 2011 lorsque les pompiers de Saint-Cyr reçoivent un appel. Une femme est inconsciente dans la piscine d'une villa. À leur arrivée, la scène les laisse perplexes : le corps est presque au centre du bassin, à demi immergé, la tête enchevêtrée dans une lourde chaise de jardin en fer forgé. La victime est habillée d'une veste, d'un pantalon noir et de bottines. La réanimation échoue. À 7 heures, le décès est constaté. La défunte s'appelle Marie-France Pisier, 66 ans.
Marie-France Pisier, aux yeux bleu-vert en amande et à l'esprit vif, a séduit les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Actrice aux deux Césars, elle a joué dans Les Sœurs Brontë d'André Téchiné aux côtés d'Isabelle Adjani et Isabelle Huppert, dans L'As des as avec Jean-Paul Belmondo, et a été mise en lumière par François Truffaut et Jacques Rivette.
Une autopsie sans certitude
Ce jour d'avril 2011, elle est dans sa propriété varoise avec son mari Thierry Funck-Brentano. Une amie devait venir la chercher le lendemain pour la ramener à Paris, et elle avait confirmé sa présence au Festival de Cannes quelques semaines plus tard. Son époux s'est couché pendant qu'elle regardait la télévision. Mais en pleine nuit, Marie-France Pisier n'a pas rejoint la chambre et devant l'écran du salon, il n'y a personne. Le corps de la sexagénaire, sans vie, gît dans la piscine, enchevêtré dans une chaise en fer forgé.
Que s'est-il passé ? L'autopsie pratiquée le 26 avril à Marseille à la demande du procureur adjoint de Toulon, Pierre Cortes, n'apporte aucune certitude. Les poumons ne contiennent qu'une infime quantité d'eau, trop peu pour parler de noyade classique. Le taux d'alcoolémie est de 1,63 g/l, associé à des traces d'antidouleurs achetés la veille pour soigner un mal de dos. Les légistes évoquent une « noyade par inhibition » : l'association alcool-médicaments aurait engourdi les réflexes vitaux. Mais cette théorie convainc peu.
Une enquête et des causes de la mort mystérieuses
Un détail obsède les enquêteurs : Booba, le chien de la maison, réputé pour aboyer dès que quelqu'un approche du bassin, n'a émis aucun son cette nuit-là. Une reconstitution aquatique est organisée ; la brigade nautique vide la piscine pour chercher des traces de lutte. En vain. Aucun signe d'effraction, aucune trace d'eau autour du bassin. L'enquête préliminaire durera un an et demi avant d'être classée sans livrer la moindre clé.
Trois hypothèses ont été émises, mais jamais tranchées. Il y a d'abord l'accident : Marie-France Pisier fait une sortie nocturne malgré une sciatique qui la fait souffrir, un malaise entraîne une chute avec la chaise. Le silence du chien et la position du corps peuvent contredire cette thèse. Le suicide ? Ses proches écartent unanimement ce scénario. Selon eux, elle vouait une répulsion absolue à cet acte ; ses deux parents s'étaient suicidés (en 1986 et 1988) sans laisser un mot. Elle avait l'agenda d'une femme pleine de projets. Quant à un homicide, aucune preuve matérielle n'a permis de rendre crédible cette piste.
Sanary-sur-Mer, l'autre scène du drame
Pour comprendre les derniers mois de la vie de Marie-France Pisier, il faut quitter Saint-Cyr et descendre de quelques kilomètres plus loin, jusqu'à Sanary-sur-Mer. C'est là, dans ce village de pêcheurs devenu refuge de la jet-set intellectuelle parisienne, qu'une autre histoire se jouait, bien plus ancienne, bien plus lourde. Depuis des décennies, deux familles y passaient leurs étés côte à côte. D'un côté, Marie-France Pisier et son mari Thierry Funck-Brentano ; de l'autre, sa sœur Évelyne Pisier et son compagnon, le politologue et constitutionnaliste Olivier Duhamel. C'est l'histoire de deux couples, de deux maisons et de leurs enfants qui grandissent ensemble. L'histoire d'un clan qui se désagrège.
Une omerta familiale autour de l'inceste
Mais vers 2008, un secret brise ce tableau idyllique. Le neveu de l'actrice, Victor Kouchner, fils d'Évelyne et de Bernard Kouchner, beau-fils de Duhamel, avait confié à sa tante avoir subi des agressions sexuelles répétées de la part de ce beau-père. Il était âgé de 13 ou 14 ans. Marie-France Pisier en avait été dévastée. Et depuis lors, elle n'avait plus qu'un seul combat : faire éclater la vérité et briser l'omerta familiale. Féministe engagée, elle va jusqu'à se confronter à Olivier Duhamel, tandis que sa sœur Évelyne refuse de rompre ou de parler. La brouille entre les deux femmes est consommée.
Marie-France Pisier en parle partout. Son amie Marie Jaoul de Poncheville le confirme aux gendarmes six mois après le drame : « Jusqu'à sa mort, elle n'a plus parlé que de ça. » L'actrice était devenue, selon ses propres mots, « l'élément perturbateur » de la famille.
Les hautes sphères intellectuelles et médiatiques parisiennes
En novembre 2011, six mois après le décès de la comédienne, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour agressions sexuelles sur mineur, fondée sur le témoignage de la confidente de la défunte et sur des échanges de mails retrouvés dans l'ordinateur de l'actrice. Elle fut classée sans suite. Olivier Duhamel ne fut jamais convoqué. Les faits furent déclarés prescrits. Le politologue continua de fréquenter les plus hautes sphères intellectuelles et médiatiques parisiennes. Et Sanary, où il résidait toujours, continua de garder le secret.
Une vérité qui éclate
Ce n'est qu'avec la déflagration du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, en janvier 2021, que l'omerta vola en éclats. Le parquet de Paris a ouvert une nouvelle enquête. Trop tard pour Marie-France Pisier, qui avait payé de sa réputation, de ses amitiés et peut-être de bien plus encore le prix de ce combat solitaire.
En avril 2021, Olivier Duhamel a été auditionné par la brigade de protection des mineurs où il a reconnu les faits d'agressions sexuelles sur son beau-fils lorsqu'il était adolescent, à la fin des années 1980. En juin 2021, le parquet de Paris a classé l'enquête sans suite en raison de la prescription des faits ; les abus datant de plus de 30 ans. Le procureur a toutefois précisé que, sans cette prescription, les faits révélés auraient justifié des poursuites.
Quinze ans après, l'énigme persiste
Quinze ans ont passé. La justice n'a jamais expliqué la mort de Marie-France Pisier. Le livre de sa nièce a dit ce qu'elle voulait dire. La vérité demeure quelque part entre Saint-Cyr et Sanary, dans ce Var qu'elle aimait et qui a gardé des secrets.



