L'hôpital de la Manufacture : un refuge pour les enfants abandonnés de Bordeaux
Alors que Bordeaux connaissait une forte expansion démographique au XIXe siècle, l'hôpital de la Manufacture, situé le long de la Garonne dans l'actuelle rue Peyronnet, était chargé de recueillir les enfants abandonnés par leurs parents. De 1773 à 1881, cette institution a accueilli un nombre croissant d'enfants, témoignant des difficultés sociales de l'époque.
Une réponse à l'évolution démographique et économique
Le développement économique de Bordeaux attirait alors de nombreuses personnes venues des campagnes, espérant trouver de meilleures opportunités en zone urbaine. « Il y avait une forte évolution démographique à Bordeaux à cette époque, en lien avec le développement économique de la ville. Cela attirait beaucoup de personnes s'imaginant qu'il serait plus simple de gagner de l'argent en zone urbaine que dans la campagne », explique Michel Figeac, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bordeaux.
Les causes multiples des abandons
Dans le mémoire dirigé par Michel Figeac et réalisé par son étudiante Ysélia Olivier, la pauvreté est identifiée comme la cause principale des abandons. D'autres raisons sont également relevées :
- Le décès du père
- La découverte d'un handicap chez l'enfant
- Une maladie touchant les parents
Ces motifs étaient parfois consignés sur des billets retrouvés sur les enfants lors de leur admission à l'hôpital, notamment en 1801 et 1824.
Le système du tour : garantir l'anonymat
Un dispositif ingénieux, appelé le tour ou la boëtte, permettait aux parents de déposer leur enfant de l'extérieur du bâtiment. Cette machine tournait sur elle-même, permettant à l'enfant d'être recueilli par le personnel tout en garantissant l'anonymat complet des déposants.
« Ce système permettait d'éviter les expositions sur la voie publique », précise Ysélia Olivier, qui estime que Bordeaux pourrait être la première ville à avoir utilisé ce type de mécanisme.
Des registres émouvants aux archives
Les enfants étaient systématiquement enregistrés dans des registres, dont certains volumes sont aujourd'hui conservés aux archives départementales de la Gironde. « Ils sont assez émouvants, puisque les parents pouvaient laisser des éléments d'identification, comme des bouts de tissu, qui sont consignés dans ces volumes », confie Michel Figeac.
Malgré ces traces d'identification, les noms et prénoms des enfants étaient systématiquement changés, confirmant la volonté des autorités administratives de couper les liens familiaux.
Nourrices rurales et mortalité élevée
La majorité des enfants abandonnés étant des nouveau-nés, l'hôpital leur fournissait des nourrices. Dans un premier temps, ces nourrices travaillaient à l'intérieur de la structure, puis les enfants étaient envoyés à la campagne auprès de familles d'accueil.
Ces familles devaient théoriquement garder les enfants jusqu'à l'âge de 12 ans, mais dans la pratique, les bambins pouvaient en changer régulièrement. « La mauvaise qualité des nourrices rurales était régulièrement dénoncée », observe Ysélia Olivier.
Le travail des enfants et une mortalité alarmante
De retour à l'hôpital, les enfants plus âgés travaillaient dans des ateliers avant d'être placés en apprentissage, comme le relève l'article scientifique de Christophe Escuriol, doctorant en histoire.
La documentation scientifique sur le sujet révèle une mortalité extrêmement élevée parmi ces enfants abandonnés :
- En 1801, 79% des nouveaux arrivés sont décédés
- En 1824, ce taux était encore de 64%
Certains auteurs de l'époque parlent même d'un « massacre des innocents », témoignant de la dure réalité vécue par ces enfants privés de leur famille.
Ce pan méconnu de l'histoire bordelaise révèle ainsi les conséquences sociales du développement économique du XIXe siècle et les solutions mises en place pour faire face à l'abandon massif d'enfants.



