10 ans après le 14-Juillet : l'ambulancier Éric Perrot témoigne des blessures invisibles
10 ans après le 14-Juillet : le témoignage d'Éric Perrot

Le 14 juillet 2016, le téléphone sonne. Éric Perrot, 65 ans, ambulancier principal au Samu de Nice, effectue une garde à l'hippodrome avec deux médecins. Le message initial semble presque banal : « On nous a parlé d’un camion qui avait renversé une personne, d’un malaise qui avait fait plusieurs victimes. On ne comprenait pas bien ce qui se passait. »

Au fil des minutes, les informations se précisent. Une victime, puis quatre, puis six, puis des dizaines. Les appels s’enchaînent. « On a réussi à joindre le Samu, qui nous a demandé de venir en renfort. » Voilà 31 ans qu’Éric Perrot exerce au Samu après une carrière de responsable de société d’ambulance et de matériel médical dans les Yvelines.

« Rien ne prépare vraiment à ça »

En route vers la Promenade des Anglais, le terme « attentat » commence à être évoqué. « Mais on ne sait pas exactement ce qui se passe. » La confirmation arrive quelques minutes plus tard. « C’est en arrivant sur les lieux qu’on se rend compte. On voit le camion. On voit tout. » Le hasard veut qu’une semaine auparavant, les équipes du Samu avaient participé à un exercice simulant un attentat. « On fait régulièrement des exercices. Mais la réalité n’a rien à voir. Là, il y avait les cris, les gens qui couraient partout, les policiers… Rien ne prépare vraiment à ça. »

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Pour autant, aucune place n’est laissée à la panique. « On est en mode professionnel. On n’a pas le temps de réfléchir. » Avec son équipe, il charge le poste médical avancé, une remorque, avant de rejoindre la Promenade. « On s’est dit : s’il n’y a rien, autant partir avec tout le matériel. »

« Je vois un monsieur à genoux »

Lorsqu’ils arrivent au niveau du Palais de la Méditerranée, la scène est irréelle. « À l’intérieur, il y avait beaucoup de monde. Des victimes. Des blessés. » À l’étage, des enfants attendent d’être pris en charge. « On m’a dit : “Monte aider le médecin qui est là-haut pour t’occuper des enfants.” Avec l’aide des marins, on les a descendus sur des chaises pour les évacuer vers l’hôpital. »

Sur la Promenade, les premières équipes ont déjà commencé le tri des victimes. Une image reste gravée. « Je vois un monsieur à genoux. Devant lui, je suppose que c’était son enfant, qui était dans un état épouvantable. Il y avait une poupée. Je lui dis gentiment de ne pas rester là… Il était incapable de me répondre. »

Pendant des heures, Éric Perrot enchaîne les missions. « Je n’ai plus la notion du temps. Il fallait aider les médecins, préparer les médicaments, prendre les identités, s’occuper des blessés… » Autour d’eux circulent les rumeurs. Les informations sont confuses. Certaines victimes sont transportées spontanément vers les hôpitaux par des taxis ou des particuliers, compliquant leur identification.

Avec le recul, il retient aussi les enseignements tirés de cette nuit. « Aujourd’hui, par exemple, il y a un chariot d’urgence pour adultes à Lenval, qui est un hôpital spécialisé pour les enfants. Mais ce soir-là chacun est allé où il pouvait. On espère qu’il ne servira jamais. »

« Je tournais autour des morts sans les voir »

Au cœur de la nuit, vers 1 h 30, il appelle enfin sa femme pour la rassurer. « À ce moment, alors que je l’avais au téléphone, je me suis aperçu que j’étais juste derrière le camion. Je tournais autour des morts… et je ne les voyais plus. J’ai dit à ma femme : “Attends, je te rappelle.” » Dans l’action, le travail prend le dessus. Mais il est impossible d’en sortir indemne. « Après l’attentat, on prend tout de plein fouet. »

Éric était également présent lors de l’attentat de la basilique Notre-Dame, le 29 octobre 2020. « J’ai pris en charge la dame qui est malheureusement décédée, Simone Barreto Silva. J’étais avec le professeur Levrault, le chef de service. Mais aussi avec Vanessa, l’infirmière. On est resté pendant près de deux heures. On n’a rien pu faire. On a tout essayé. » En rentrant chez lui, l’ambulancier réalise. « Je me suis demandé comment il était possible qu’autant d’événements surviennent, avec autant de victimes qui n’ont rien fait. »

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Des séquelles psychologiques durables

Éric Perrot reste durablement marqué. Le cœur lardé de blessures invisibles. « J’ai vu des collègues qui sont partis en dépression, d’autres qui ont arrêté de travailler. J’ai réalisé beaucoup d’interventions en 31 ans de carrière, mais on ne s’habitue jamais. » Lui-même finira par consulter un psychologue puis un psychiatre. « Je ne me rendais pas compte que mon caractère avait changé. Mon cerveau est en alerte en permanence. Je suis plus vigilant, plus nerveux. Mes réactions sont beaucoup plus virulentes. »

Des conséquences qui dépassent le cadre professionnel. « Ça m’a coûté mon mariage. Le soir, quand je rentrais, je ne supportais plus rien. » Dix ans plus tard, certains réflexes ne l’ont pas quitté. « Quand je m’assois à la terrasse d’un café, j’évite de me mettre à l’entrée ou là où il n’y a pas de protection. Ma compagne me dit que je suis toujours en alerte. »

« Cette nuit-là, tout le monde est venu »

S’il ne devait garder qu’une seule image de cette nuit d’épouvante du 14 juillet ? La réponse vient d’emblée : l’élan collectif. « Je veux remercier toutes les équipes d’urgence : Lenval, Pasteur, le Samu, les blocs opératoires. Tout n’était pas parfait, mais l’hôpital a fonctionné. » Il se souvient des collègues rappelés alors qu’ils étaient en repos, ou ceux venus spontanément. « Je me souviens d’un collègue qui pique-niquait sur la plage, d’une infirmière qui était en repos. Ils ont vu les gens courir et ils sont venus. Tout le monde est venu. »

Cette mobilisation reste, selon lui, l’héritage le plus puissant de cette nuit de terreur. Dix ans après, le souvenir est toujours vif, mais la solidarité demeure un exemple.