L'ancienne ministre de l'Éducation nationale plaide pour une régulation plus ambitieuse de l'emprise numérique
Le 31 mars dernier, le Sénat a adopté une mesure interdisant l'accès aux réseaux sociaux pour les jeunes de moins de quinze ans, sous certaines conditions spécifiques. Cette décision législative, qualifiée de « a minima » par rapport aux ambitions initiales du président Emmanuel Macron, pourrait encore être modifiée lors de la navette parlementaire. Dans ce contexte, Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l'Éducation nationale sous les gouvernements Valls et Cazeneuve, exhorte les pouvoirs publics à « aller plus loin » dans la régulation de l'emprise des écrans sur nos vies quotidiennes.
Un constat alarmant sur l'addiction numérique
Dans son livre-enquête « Sevrage numérique » publié aux éditions Tallandier au prix de 19,90 euros, l'ancienne ministre détaille sa réflexion. « Tout est parti de ma tentative de diète numérique et d'un constat : impossible de résister », explique-t-elle. La surprésence des smartphones affecte désormais toute la population : alors qu'il y a à peine dix ans, 40% des adolescents en étaient équipés, ce chiffre atteint aujourd'hui 90%. À l'échelle d'une vie humaine, le temps consacré aux écrans représente désormais vingt-sept années complètes.
Les réseaux sociaux s'appuient sur des algorithmes addictifs spécialement conçus pour retenir les utilisateurs en ligne indéfiniment, en privilégiant des contenus provoquant des émotions négatives comme la peur et la colère. Parallèlement, Internet regorge de contenus problématiques diffusés sans aucun filtre préalable.
Des solutions concrètes pour affaiblir l'emprise des plateformes
Face à cette situation, Najat Vallaud-Belkacem rejette l'idée que la simple volonté individuelle puisse suffire. « Nous, adultes, n'y arrivons pas, alors comment les enfants le pourraient-ils ? », interroge-t-elle. Elle estime qu'une réglementation limitant l'accès aux écrans par l'âge est nécessaire mais insuffisante, car le jeu est complètement inégal : les utilisateurs font face à des bataillons d'ingénieurs et de psychologues embauchés par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) dont l'objectif est de capter leur libre arbitre.
L'ancienne ministre propose plusieurs mesures concrètes pour affaiblir l'emprise des plateformes numériques :
- L'obligation pour les plateformes d'introduire une part de hasard dans les contenus proposés
- L'affichage systématique du temps d'écran, à la manière du tableau de bord d'une voiture
- L'instauration d'un score de notation des applications, sur le modèle du Nutri-Score alimentaire
- La modification du statut juridique des plateformes, qui passerait d'hébergeurs à éditeurs, les rendant ainsi responsables des contenus diffusés
L'école comme sanctuaire et la nécessité d'une action politique
Najat Vallaud-Belkacem se déclare favorable à l'installation de casiers sécurisés à l'entrée des établissements scolaires pour y déposer les smartphones, faisant ainsi de l'école un véritable sanctuaire. « L'expérience scolaire a tellement de valeur qu'il faut avoir une disponibilité mentale totale », affirme-t-elle. Elle reconnaît que les établissements rencontrent des difficultés financières pour mettre en place ces dispositifs, mais estime que les collectivités locales doivent s'approprier ce sujet et financer les équipements nécessaires.
L'ancienne ministre constate que les écrans sont devenus un véritable enjeu de société, d'autant plus que la majorité des familles traversent une forme de burn-out parental, la gestion du temps d'écran étant devenue une source de tensions permanentes. « Le meilleur service à leur rendre, c'est une réglementation nationale qui s'impose à tous », plaide-t-elle.
Elle souligne que les responsables politiques se sont encore très peu saisis du sujet, par manque de conscience des mécanismes de manipulation algorithmique et par crainte de passer pour des censeurs. Pourtant, des initiatives récentes comme la saisine de la justice par le ministre de l'Éducation nationale contre TikTok pour « provocation au suicide » représentent selon elle des étapes importantes qui pourraient faire jurisprudence.
Un combat collectif contre la dopamine numérique
Najat Vallaud-Belkacem insiste sur le fait que les adultes sont eux aussi prisonniers du système numérique. « Il faut aider les adultes à décrocher, avec des alternatives, par exemple plus d'opportunités d'accéder à la culture, au musée, au livre, au beau », propose-t-elle. Elle évoque également la nécessité de créer plus de terrains de jeux pour les enfants dans l'espace public.
L'ancienne ministre décrit ce combat comme une lutte contre la dopamine, ce neurotransmetteur du plaisir sur lequel jouent les réseaux sociaux en offrant des contenus colorés et rapides. « Hors ligne, la vie est moins fournisseuse de doses de plaisir. Il faut rompre avec cette mécanique, parce qu'au bout du compte, notre fréquentation forcenée des écrans ne nous rend pas heureux », conclut-elle avec conviction.



