Naviguer vers Kerguelen : l'Histoire et la Beauté Sauvage des Terres Australes Françaises
Vers Kerguelen : Histoire et Beauté des Terres Australes

Une Navigation entre Histoire et Paysages Australs

La journée suivante s'annonce radieuse et ensoleillée. Pour les membres de l'expédition qui ont été privés de débarquement sur l'île durant deux jours, cette escale dominicale offre enfin des conditions agréables. Les autres, dont je fais partie, ont pris la décision de ne pas retourner sur la base comme initialement prévu. Cette prudence vise à éviter tout nouveau retard potentiel en cas de changement brusque des conditions météorologiques, un phénomène aussi fréquent qu'imprévisible dans ces latitudes extrêmes. Je passerai donc ce dimanche confiné en cabine, profitant de ce temps pour reprendre le cours détaillé de mon journal de bord.

Le Cap sur Kerguelen

Après le retour à bord de tous les navigants, le navire Marduf lèvera l'ancre et quittera définitivement l'archipel Crozet. Sa nouvelle destination : l'archipel de Kerguelen, situé à environ 1 420 kilomètres à l'est des îles orientales de Crozet. Il est important de rappeler que l'archipel Crozet se compose lui-même de deux groupes d'îles distincts. À l'ouest, on trouve les îles dites « froides » : les îlots des Apôtres, l'île aux Cochons et l'île des Pingouins. Environ 125 kilomètres plus à l'est se situent les deux autres îles principales : l'île de la Possession, qui abrite la base scientifique Alfred-Faure, et l'île de l'Est.

La Prise de Possession Française en 1772

L'histoire française dans ces terres lointaines commence précisément par les îles froides occidentales. En 1772, l'explorateur Marion-Dufresne, commandant le navire Mascarin et secondé par Julien Crozet, atteint l'archipel. Leur mission initiale était de rechercher un mythique continent austral, dont l'existence était théorisée depuis des siècles. Cette croyance reposait sur l'idée que Dieu, dans sa sagesse infinie, aurait équilibré la planète en plaçant une vaste terre au Sud pour faire contrepoids aux masses continentales du Nord.

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Après la découverte du premier groupe de trois îles occidentales le 22 janvier 1772, Julien Crozet marquera la prise de possession du territoire au nom de la France. Deux jours plus tard, le 24 janvier, il pose le pied sur une île du groupe oriental. Il la baptise immédiatement « île de la Prise de possession », un nom qui sera plus tard simplifié en « île de la Possession », tel que nous la connaissons aujourd'hui.

L'Ère de l'Exploitation Intensive

Par la suite, la France se désintéressera relativement de ces îles qu'on qualifiera souvent « de la désolation ». Au cours du XIXe siècle, elles deviendront le théâtre d'une exploitation intensive menée par des phoquiers venus du monde entier : anglais, américains, norvégiens, sud-africains, et plus tardivement français. Leur cible principale : les éléphants de mer, présents en abondance, dont la graisse était transformée en combustible pour alimenter les candélabres des grandes villes comme New York, Londres, Oslo, Johannesburg ou Paris.

Les méthodes étaient rudimentaires et brutales. La graisse était extraite en utilisant les innombrables et dociles manchots comme simple combustible, des « bûchettes » vivantes pour alimenter les foyers des multiples fourneaux et fonderies érigés sur les plages. Les traces de cette époque sombre sont encore visibles aujourd'hui sous forme de ruines : d'anciens fondoirs rouillés, de grands chaudrons à graisse, et même un pressoir à manchots, témoignage macabre de cette industrie.

La Prise de Conscience et la Protection

Le début du XXe siècle marque un tournant. Alors que les expéditions scientifiques vers ces latitudes se développent, la France prend conscience que ces possessions australes recèlent une richesse bien plus précieuse qu'industrielle, d'autant que le pétrole et ses dérivés rendent l'exploitation des graisses marines moins rentable. Elle découvre un patrimoine naturel exceptionnel : volcanique, zoologique avec une faune unique, botanique, halieutique. Ces terres deviennent un terrain privilégié pour des observations scientifiques de premier ordre : sismiques, océanographiques, marégraphiques, astronomiques et météorologiques.

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Il ne faut pas oublier l'immense domaine maritime que ces îles confèrent à la France, contribuant à faire de sa zone économique exclusive la deuxième au monde par sa superficie. Face à l'appétit territorial renaissant de nations concurrentes, notamment l'Angleterre et l'Australie, la France va réaffirmer par étapes sa souveraineté. Elle encadre les concessions, organise des cérémonies officielles, accentue la présence de la Marine nationale et crée à Kerguelen, dès 1924, le tout premier parc national français « pour la préservation des espèces ».

Vers une Administration Moderne et une Protection Renforcée

C'est à partir des années 1950 que des bases permanentes et des stations météorologiques pérennes sont établies. Cette structuration aboutira à la création des Terres australes et antarctiques françaises (Taaf), regroupant quatre districts sous un statut spécifique et l'autorité d'un administrateur supérieur, devenu préfet en 2005.

La protection s'intensifie :

  • 2006 : Création de la réserve nationale des Terres australes françaises.
  • 2016 & 2022 : Extension successive de son périmètre.
  • 2019 : Inscription par l'Unesco des archipels Crozet et Kerguelen, ainsi que des îles Saint-Paul et Amsterdam, au patrimoine mondial de l'humanité sous le nom « Terres et mers australes françaises ».

L'Adieu à Crozet et la Fascination de l'Île de l'Est

Aujourd'hui, l'accès à certaines îles est totalement interdit pour préserver les écosystèmes fragiles. C'est le cas, dans l'archipel Crozet, des trois îles froides occidentales et de l'île de l'Est. C'est précisément le long de cette dernière, qui fait face à l'île de la Possession, que notre navire glisse silencieusement en direction des Kerguelen.

Séparée de la base par le canal des Orques, l'île de l'Est paraît toute proche grâce à son relief élevé et découpé qui fascine les hivernants. Souvent enveloppée de brume, apparaissant et disparaissant au gré des éléments, elle est omniprésente dans le paysage tout en restant inaccessible, hantant sa voisine comme une jumelle fantomatique.

En la longeant, le spectacle prend une ampleur wagnérienne. De hautes falaises aux masses noires plongent dans l'océan. Des cirques inclinés mènent à des crêtes tranchantes. Des plaines de mousse pentues se meurent en plateaux de caillasse. Des pointes de roche percent la surface de la mer pour sembler menacer les cieux. Les nuages, accrochés aux cimes par nappes changeantes, se déchirent pour dévoiler des pans ocre jaune de cette île-monstre, puis les recouvrent pour en révéler d'autres, dans des tons de terre d'ombre brûlée.

Ce jeu de lumière se mêle aux rayons diagonaux d'un soleil qui décline, striant d'argent l'océan sombre et créant à l'horizon des rideaux de lumière drapés qui se referment sur le reste de l'archipel. Dans ce tumulte de tons sourds et profonds, les éclaircies de ciel laissent passer des bleus qui crient presque comme des rouges.

Bientôt, le soleil couchant transformera l'île de l'Est, désormais passée à l'ouest, en une simple ombre découpée qui se fondra dans la nuit naissante. Un final en decrescendo digne d'un opéra romantique. Quel adieu poignant et grandiose à l'archipel Crozet !