Les sondages pour départager les candidats d’un même camp en vue de l’élection présidentielle 2027 ? Si cette idée fait son chemin au sein du bloc central – Attal et Philippe ont notamment pu dire que le « moins bien placé se retirerait en cas de risque de duel LFI/RN » – les sondeurs la voient d’un œil critique au regard des campagnes précédentes et n’ont pas envie d’endosser cette responsabilité des partis.
Une mauvaise idée pour Odoxa
Alors que les électeurs se disent très favorables aux primaires, la présidentielle pourrait paradoxalement se dérouler sans candidat passé par une compétition, soit interne comme Valérie Pécresse en 2022 ou Ségolène Royal en 2007, soit ouverte comme François Hollande en 2012 ou François Fillon en 2017. Inenvisageable au RN et à LFI, une primaire a été rejetée à LR. Dans la gauche non mélenchoniste, une partie du PS s’y oppose, tout comme Raphaël Glucksmann qui s’est donné « trois mois » pour de facto imposer sa candidature par les sondages. Mais c’est au sein du bloc central que les sondages sont ouvertement envisagés comme la solution pour départager début 2027 Édouard Philippe et Gabriel Attal.
« C’est une mauvaise idée qui ne fonctionnera pas », tranche Céline Bracq (Odoxa). Déjà régulièrement critiqués pour leur influence dans l’élection, par exemple en favorisant « le vote utile », les sondeurs ne souhaitent pas se voir désigner « juge de paix ». Sur le fond, « cela veut dire que les partis politiques abandonnent leur rôle principal, celui de sélectionner des candidats », déplore Bruno Jeanbart (OpinionWay).
Le symptôme d’un affaiblissement politique
Dans une tribune récente dans le quotidien Le Figaro, Brice Teinturier (Ipsos) y voit « le symptôme de l’affaiblissement considérable du politique », des partis comme des candidats. Cela montre, « qu’en dehors des extrêmes, il n’y a aucune personnalité qui s’est imposée depuis 2022 comme candidat naturel », relève Jean-Daniel Lévy (Harris Interactive), s’étonnant de ces partis qui « n’ont pas établi de règle de jeu pour une élection prévue depuis cinq ans… ».
Au-delà de cette opposition de principe, Frédéric Dabi (Ifop) se dit « dubitatif » parce que « début 2027, l’opinion ne sera pas cristallisée. Il y a des fortes chances que les sondages n’apportent pas de réponse catégorique ». Dans une présidentielle, une partie importante des électeurs « ne s’y intéressent que lors des 3-4 derniers mois », renchérit Bruno Jeanbart.
Tant que la campagne et les débats n’ont pas vraiment commencé, « les intentions de vote sont extrêmement fragiles », souligne Brice Teinturier, se demandant « quel est l’écart décisif » et « comment gérer une situation où aucun candidat ne se détacherait ».
Des exemples à la pelle
Les exemples sont légion de croisement de courbes dans les derniers mois de campagne, le plus célèbre étant celui en 1995 entre Jacques Chirac contre Édouard Balladur qui n’intervient que début mars. « Est-ce que je peux préjuger des enjeux de la campagne, des événements nationaux ou internationaux et de la manière dont vont y répondre les candidats ? Absolument pas », résume Jean-Daniel Lévy.
Si Céline Bracq défend le sondage « comme un outil de la démocratie pour savoir où en sont les candidats dans l’opinion à un moment T, ce n’est pas une prévision au-delà de cet instant ». Si ça ne tenait qu’à eux, les sondeurs choisiraient la primaire qui donne au vainqueur « un surcroît de légitimité et crée une dynamique dans l’opinion alors que la désignation par les sondages n’en crée aucune », selon Brice Teinturier.
« Cette dynamique, on l’a vue systématiquement. Même après la petite primaire interne de LR en décembre 2021, Valérie Pécresse s’est retrouvée dans une situation compétitive pour accéder au second tour », avant de s’effondrer en fin de campagne, rappelle Bruno Jeanbart. Une primaire « permet d’occuper l’espace médiatique, avec des débats télévisés, et passe les candidats au révélateur en situation de compétition », plaide-t-il.
Les opposants aux primaires avancent que cela accentue les divisions internes et favorisent nécessairement le candidat le plus radical de son camp. Cependant en 2011, ce n’est pas le candidat le plus à gauche qui avait gagné dans la primaire socialiste mais François Hollande, bénéficiant notamment du fait que les… sondages le présentaient comme le plus capable de battre Nicolas Sarkozy. Un argument-clé à nouveau aujourd’hui dans la perspective d’un second tour face au RN. Primaire ou pas, « les sondages font aussi partie des éléments de décision des électeurs », admet Céline Bracq, mais « ce ne peut être le seul ».



