La diplomatie humanitaire ne peut plus être reléguée en marge de la politique internationale
Par Hadja Lahbib, Commissaire européenne
239 millions. C’est le nombre de personnes qui dépendent de l’aide humanitaire pour survivre. L’équivalent de la population de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et de l’Espagne réunies. Un chiffre huit fois plus élevé qu’il y a vingt ans. Les guerres se multiplient. Le monde se fragmente géopolitiquement et des millions de personnes se retrouvent prises en étau, sans nulle part où aller. Les catastrophes climatiques font la une chaque jour. Les besoins humanitaires explosent précisément au moment où l’attention du monde, ses engagements et ses financements s’épuisent.
Face à cette réalité, l’Europe fait un choix assumé : nous ne serons pas spectateurs. Nous assumons notre responsabilité collective, parce que c’est ce que nous sommes en tant qu’Européens. Et parce que c’est aussi dans notre intérêt. L’Union européenne et ses États membres sont les premiers donateurs humanitaires au monde. Nous représentons plus d’un tiers du financement humanitaire mondial. Et nous tiendrons cet engagement, fermement attachés aux principes humanitaires et à un ordre mondial fondé sur des règles. C’est le socle de notre nouvelle stratégie pour l’action humanitaire de l’Union européenne. C’est un appel à notre humanité commune.
Une crise de l’impunité
Mais soyons lucides. L’argent seul ne suffit pas si le droit international humanitaire est bafoué. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une crise de l’impunité. L’an dernier, plus de 100 000 civils ont perdu la vie dans des conflits armés. Les attaques contre les travailleurs humanitaires, parmi lesquels de nombreux bénévoles, ont doublé depuis 2019. Des hôpitaux et des écoles sont délibérément pris pour cibles. Des convois d’aide sont bloqués par la force. La faim, le viol sont devenus des armes de guerre. Ce n’est plus seulement une urgence humanitaire. C’est notre humanité qui est testée, et en ce moment, nous sommes en train d’échouer.
La diplomatie humanitaire ne peut plus être reléguée en marge de la politique internationale. Elle doit en être le cœur. Quand l’accès humanitaire s’effondre, l’instabilité franchit les frontières. Quand les civils se sentent abandonnés, l’extrémisme prospère. La diplomatie humanitaire n’est pas un luxe, c’est une nécessité politique et stratégique.
Un exemple concret dans la région des Grands Lacs
Je l’ai vu de mes propres yeux dans la région des Grands Lacs en Afrique. Des communautés piégées dans un cercle vicieux de violence, de déplacement et de faim. Des zones entières comme des angles morts, inaccessibles aux humanitaires, invisibles au monde. J’ai rencontré des présidents, des ministres, des travailleurs humanitaires, des représentants de la société civile, des réfugiés. Nous avons négocié la réouverture de corridors humanitaires. Depuis avril, des convois de nourriture et de médicaments atteignent des communautés coupées du monde depuis des mois. Ce n’est pas un miracle. C’est ce qui arrive quand la volonté politique renoue avec la neutralité, le premier principe de l’aide humanitaire, un drapeau blanc pour sauver les vies innocentes. Ces principes doivent être respectés partout, de la même manière, dans les quelque 130 conflits qui déchirent aujourd’hui le monde.
Agir plus systématiquement et plus efficacement
L’UE continuera d’utiliser son poids diplomatique pour défendre les principes humanitaires, partout où ils sont menacés. Insister sur l’accès. Exiger des comptes. Défendre le droit international humanitaire. Maintenir les civils au cœur de notre action. Aujourd’hui, un demi-milliard d’enfants vivent dans des zones de conflit ou les fuient. Plus de 117 millions de personnes ont été chassées de chez elles. Un record tristement historique. Nous devons agir plus systématiquement, plus efficacement, avec tous les outils à notre disposition.
Le système humanitaire doit s’adapter. Chaque euro dépensé doit permettre d’aller plus loin, plus vite. Des chaînes d’approvisionnement plus solides. De meilleures données, partagées par tous. Et des communautés locales qui font partie de la solution, pas seulement du décor. Nous devons aussi bâtir des partenariats plus solides. Acteurs du développement, artisans de la paix, institutions financières, secteur privé, philanthropiques : tous ensemble, chacun avec ses propres forces, pour s’attaquer aux causes profondes de la fragilité avant qu’elles n’embrasent tout et pour reconstruire plus vite, plus durablement.
Même dans les moments les plus sombres, nous choisissons l’engagement. Non pas par sentimentalisme, mais par vision stratégique. Parce que la détermination, déployée collectivement, sauve des vies. L’Histoire ne nous jugera pas sur les crises que nous avons affrontées, mais par les réponses que nous y avons apportées. Le silence ou la solidarité. L’Europe a fait son choix.
Hadja Lahbib est Commissaire européenne à la coopération internationale, à l’aide humanitaire et à la réaction aux crises. Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.



