« Remigration » : le mot qui fracture les droites radicales européennes
« Remigration » : le mot qui fracture les droites radicales

« Remigration » : le nouveau mot clivant des droites radicales européennes

Alors que le quotidien belge Le Soir et la RTBF désignaient « Technofascisme » comme mot de l'année 2025, un autre terme monte en puissance dans les milieux des droites radicales et extrêmes droites européennes : « remigration ». Ce concept pourrait bien devenir le mot de la décennie, tant il cristallise les divisions grandissantes au sein de ce camp politique.

Une fracture idéologique profonde

La « remigration » marque une ligne de fracture essentielle entre les partis qui envisagent, une fois au pouvoir, d'appliquer la préférence nationale en conservant sur leur sol uniquement les citoyens d'origine européenne, et ceux qui s'y refusent au nom de l'ethno-différentialisme. À première vue, cette notion apparaît comme l'inverse exact du flux migratoire entrant que constitue l'immigration.

On pourrait y voir une simple reformulation de l'idée d'inversion des flux migratoires déjà défendue par le Front national dès les années 1990. En 1992, ce parti imprimait une affiche au slogan ambigu : « quand nous arriverons, ils partiront ». Comme l'a noté l'historienne Valérie Igounet, le pronom « ils » pouvait désigner aussi bien les socialistes au pouvoir que les immigrés.

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Du Front national aux identitaires

Entre 1993 et 1997, le Front national de la Jeunesse utilisait un autocollant avec la même légende, mais l'illustration levait toute ambiguïté : elle montrait un avion de ligne décollant, promettant clairement des expulsions massives. Un véritable tournant s'opère en 2010 avec la publication par Renaud Camus de Le Grand Remplacement, ouvrage décrivant la substitution progressive du peuple français « natif » par des étrangers non-européens.

Ce concept rencontre alors le créneau politique du Bloc identitaire, puis de Génération identitaire, mouvements habiles à diffuser leurs slogans via les moyens numériques. En mars 2014 à Paris, le Bloc organise une manifestation dont le mot d'ordre est : « Immigration, islamisation, demain la remigration ». En novembre de la même année, il tient des Assises de la remigration avec Renaud Camus et l'essayiste Guillaume Faye.

Une vision civilisationnelle

Pour ces penseurs, le spectre de l'islam conditionne la notion de remigration, vue comme une « décolonisation » nécessaire à l'échelle européenne. Certains y voient une « Reconquista » destinée à résoudre la question de la présence musulmane sur le continent. Pour Renaud Camus, auteur de Dépossession en 2022, le défi est majeur mais doit être dépassé face à ce qu'il nomme « l'industrialisation totale de l'espèce ».

La remigration ne vise pas seulement à stopper l'immigration. Elle prétend littéralement refaire les peuples, une ambition qui dépasse largement les programmes des partis de droite radicale et d'extrême droite.

Les positions divergentes des partis

Au sein de ces formations politiques, les positions varient considérablement :

  • Marine Le Pen et ceux qui récusent à la fois le « Grand Remplacement » et la « remigration », défendant une Nation civique où l'on peut être Français de toute origine
  • Jordan Bardella qui concède la réalité du « remplacement » mais évite le terme remigration, préférant parler de « suppression des dérogations empêchant l'expulsion d'étrangers »
  • Les partisans directs de la remigration comme Reconquête, le Vlaams Belang, l'AfD allemand, ou plus récemment la Lega de Matteo Salvini

L'aiguillon identitaire

Les identitaires demeurent l'aiguillon idéologique de ce glissement qui, partant de la volonté de fermer les frontières, aboutit à vouloir les ouvrir largement dans le sens sortant. Leur réseau s'organise autour de l'Institut pour la Remigration, dirigé par l'activiste autrichien Martin Sellner.

Les références théoriques se multiplient, du livre de Sellner sobrement intitulé Remigration (2024) à celui de Jean-Yves Le Gallou, Remigration : Pour l'Europe de nos enfants (2026). Ce dernier répond à une question fondamentale : comment se passe concrètement la remigration ?

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Un processus « raisonné et progressif »

Selon Le Gallou, la remigration doit être « raisonnée et progressive ». L'étape de base consiste à arrêter toute nouvelle immigration. Viennent ensuite le renvoi des clandestins et délinquants, le retrait des titres de séjour à ceux dépendant des aides sociales, la déchéance de nationalité pour les binationaux « inassimilés et hostiles », et enfin l'encouragement au départ des étrangers non assimilés.

Ce mouvement identitaire et néodroitier pratique un lobbying intense auprès de son propre camp pour déplacer la fenêtre d'Overton et faire accepter ce concept encore clivant, véritable « bombe intellectuelle » qui place les droits des peuples d'accueil avant ceux des étrangers.

Un sommet révélateur à Porto

Les idéologues de la « remigration » organisent un sommet le samedi 30 mai à Porto, au Portugal. Y participeront le député européen slovaque Milan Mazurek et une représentante du parti espagnol Vox. Sellner n'a pas hésité à inviter ce membre du groupe Europe des nations souveraines à Bruxelles, malgré son passé controversé.

Mazurek, premier député au Parlement slovaque à avoir automatiquement perdu son siège en 2019 pour diffamation raciale, a depuis été réélu et siège désormais à Bruxelles. Sa présence à ce sommet illustre combien la remigration reste, pour l'instant, un slogan des franges les plus radicales plutôt que des modérés.