Jean Birnbaum : quand la gauche rejoue les procès staliniens sans le savoir
Jean Birnbaum : la gauche rejoue les procès staliniens

C’est un paradoxe qui ferait ricaner l’Histoire : tandis que la gauche plus ou moins extrême recycle ses slogans et ses lubies antifascistes, ses purges reprennent. C’est à ce carrefour entre ferveur morale, cécité idéologique et trous de mémoire pas toujours involontaires que s’ouvre La Force d’être juste – Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs (Flammarion, 2025), le dernier livre de Jean Birnbaum.

Un tour de force contre l’amnésie

Un tour de force – aussi dense que lumineux, grave mais indécrottable d’optimisme – que l’essayiste et rédacteur en chef du Monde des livres aurait très bien pu intituler Derrière les drapeaux rouges, tant il ausculte les plis peu ragoûtants de l’engagement « révolutionnaire ». Ses grimaces, ses mots d’ordre, tous ces moments où la bannière étouffe le scrupule et où des justes finissent ostracisés au nom de la justice.

Alors qu’il est également pensé comme un dialogue intergénérationnel avec un jeune exalté croisé dans un TER breton – son double d’hier ? –, Birnbaum cherche à transmettre autre chose qu’un énième récit de renoncement et d’effondrement. Comme une loyauté, certes inquiète, mais encore active aux belles, bonnes et vraies promesses de la gauche.

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Des hétérodoxes pour repères

Pour ce faire, en contrechamp de son propre passé trotskiste – et de ses petites poltronneries endoctrinées –, Birnbaum convoque sa lignée d’hétérodoxes : Victor Serge, David Rousset, Monique Gadant, Simone Weil, Georges Bernanos, Orwell, bien sûr, entre autres. Autant de repères pour se rappeler que penser contre son camp n’est pas trahir, mais tenir. Et qu’en politique, comme ailleurs, le mensonge – y compris à soi-même – est rarement gagnant, tant la lucidité, avant d’être une exigence morale ou même un bol d’air contre l’asphyxie, est aussi et surtout gage d’efficacité.

« La gauche rejoue sans le savoir les mécanismes autoritaires »

Le Point : Votre livre commence par la purge de La France insoumise et la référence d’Olivier Besancenot à Orwell. Vous semblez y voir une ironie historique : la gauche qui cite un écrivain anti-stalinien en pleine purge interne. Est-ce à dire qu’elle rejoue sans le savoir les mécanismes autoritaires qu’elle prétend combattre ?

Jean Birnbaum : Hélas, oui. Le livre part d’un constat à la fois stupéfait et inquiet. Beaucoup de jeunes, qui ont mille raisons légitimes d’être en colère contre le monde tel qu’il est, et de vouloir en créer un plus juste, rejouent sans le savoir une vieille scène : celle des procès de Moscou, grands et petits, qui ont jalonné l’histoire des gauches au XXe siècle. On retrouve les mêmes réflexes sectaires qui consistent à chasser les esprits critiques sous prétexte qu’ils diviseraient le mouvement ou qu’ils « feraient le jeu » de l’ennemi.

Ces automatismes charrient un lourd héritage de censures et de crimes. Aujourd’hui, une forme d’amnésie s’est installée – orchestrée à la fois par nombre d’intellectuels et de responsables politiques. Si bien que beaucoup de jeunes, en rejouant cette scène, ignorent qu’ils s’inscrivent dans une longue histoire de tabous et d’exclusions.

Une amnésie orchestrée ?

Une amnésie orchestrée ? Pensez-vous vraiment que c’est conscient et voulu ?

Avec ce livre, j’essaie de raviver une tradition fragile qu’on appelle « antitotalitaire ». Aujourd’hui, ce mot est associé à la guerre froide, quiconque l’utilise se voit soupçonné d’être un dangereux réac. Mais cette tradition remonte aux années 1930, elle a été fondée par des gens de gauche qui désiraient maintenir vivant leur idéal de justice, malgré sa défiguration stalinienne. Quand le mur de Berlin est tombé, les héritiers de cette tradition ont espéré qu’on ferait enfin un vrai bilan politique, moral et pour ainsi dire « physiologique » – le bilan du mensonge discipliné, de la complaisance poisseuse. Or ce bilan n’a pas eu lieu.

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Jean-Luc Mélenchon est l’un des principaux propagateurs de ce que j’appelle le « stalinisme transcendantal ». Quand je pense à des philosophes disparus comme Claude Lefort ou Miguel Abensour, je me dis : heureusement qu’ils ne voient pas ce que nous voyons, ce triomphe d’un stalinisme zombie. De fait, il existe des politiques et des intellectuels qui orchestrent cette amnésie. Au lieu de transmettre la leçon des désastres passés, ils misent sur l’oubli pour électriser la jeunesse et faire prospérer leur petite entreprise « radicale ». Leurs beaux discours sur l’émancipation cachent mal un désir de domination.

Besancenot et le paradoxe trotskiste

Et c’est d’autant plus paradoxal que quelqu’un comme Besancenot vient d’un milieu trotskiste, censé être antistalinien…

L’exemple le plus accablant est celui de Jean-Luc Mélenchon. Lui aussi est passé par le trotskisme, et il est sans doute l’un des rares chefs de parti à avoir lu Victor Serge, auquel mon livre rend hommage. Esprit libertaire, Victor Serge fut traité de « fasciste » par les communistes français parce qu’il témoignait de son expérience dans les camps soviétiques.

L’autre jour, j’ai rencontré un ancien militant qui se souvenait d’avoir été félicité par Mélenchon parce qu’il lisait un roman de Victor Serge : « C’est bien, ça ! » Pourtant, le chef de LFI est aujourd’hui l’un des principaux propagateurs de ce que j’appelle le « stalinisme transcendantal » : un esprit de parti qui n’a même plus besoin de parti pour domestiquer les consciences, un sectarisme diffus qui perpétue la maxime des procès de Moscou – celui qui doute trahit.

Ce revival sectaire touche aussi une partie du mouvement féministe et antiraciste. Pour des gens comme moi, enracinés dans la culture de gauche, il est douloureux de voir ces réflexes ressurgir chez ceux qui étaient censés les combattre. Je ne prétends pas surmonter cette malédiction. Je me contente de saluer quelques « justes » qui ont eu la force de lui échapper.

« Faire le jeu de… » : l’arme absolue de disqualification

Revenons sur l’expression « faire le jeu de… », qui est devenue l’arme absolue de disqualification. Comment fonctionne-t-elle ?

Tous les héros de mon livre ont été accusés de « faire le jeu » de l’extrême droite parce qu’ils dénonçaient les mensonges et les crimes de leur propre camp – dans les années 1930 ou pendant la guerre d’Algérie, par exemple. Aujourd’hui, cette accusation garde sa puissance d’intimidation. Quand je prends un café avec un ami universitaire, il peut s’indigner qu’une certaine gauche « déconne » dans les facs. Mais il va se garder d’en parler publiquement : « Ça pourrait apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite. »

Tout au long du XXe siècle, ceux qui ont prétendu lutter contre l’extrême droite les yeux fermés lui ont déroulé le tapis rouge. Voyez la récente polémique autour de cette assemblée d’étudiants qui applaudissent les attaques du 7 octobre à l’université Paris-8. Beaucoup de gens de gauche savent bien que ce genre de scène existe. Mais ils préfèrent ne rien dire, terrorisés qu’ils sont à l’idée de « faire le jeu de ». Tant qu’on ne parviendra pas à convaincre la gauche – militante intellectuelle ou médiatique – qu’elle doit dire la vérité même quand cette vérité ne colle pas à sa vision du monde, on restera bloqué dans cette logique d’autocensure qui n’a pas vraiment démontré son efficacité par le passé…

Une gauche plus critique aurait-elle empêché le trumpisme ?

Pensez-vous qu’une gauche plus critique aurait été mieux armée pour empêcher la montée du trumpisme ?

Oui, et l’exemple des universités vient encore à l’esprit. Combien de profs de gauche qui avaient conscience que la dérive dogmatique de certains campus, notamment sur les questions d’identité et de genre, confortait la rhétorique anti-intellectualiste et populiste se sont tus ? Une fois de plus, il ne s’agit pas seulement d’un enjeu moral, mais aussi d’une question d’efficacité. Les intellectuels et les journalistes qui croient devoir escamoter les faits pour ne pas « faire le jeu » du RN ou des « médias Bolloré » devraient s’en souvenir : tout au long du XXe siècle, ceux qui ont prétendu lutter contre l’extrême droite les yeux fermés lui ont déroulé le tapis rouge.

L’excommunication permanente, seule cohésion possible ?

Vous écrivez que « cela fait un siècle qu’à gauche on fait le ménage en traitant de fasciste quiconque s’écarte de la ligne ». Cette stratégie d’excommunication permanente est-elle devenue la seule forme de cohésion possible ?

En tout cas, elle vient de loin. Je cite ce passage où Orwell évoque un jeune anarchiste mort au combat pendant la guerre d’Espagne. Orwell décrit le visage juvénile de ce garçon qui s’est battu les armes à la main mais que la gauche stalinisée traite de fasciste parce qu’il n’est pas communiste : « Imaginez tout l’odieux de voir un jeune Espagnol de 15 ans ramené du front sur une civière, de voir, émergeant des couvertures, son visage exsangue, hébété, et de penser que ces messieurs tirés à quatre épingles sont, à Londres et à Paris, tranquillement en train d’écrire des brochures pour prouver que ce petit gars est un fasciste déguisé. »

Dès qu’on s’écarte de la ligne, on passe de camarade à traître, de traître à renégat, de renégat à réac et de réac à fasciste… Orwell ajoutait que le mot fascisme avait fini par perdre toute signification. À ses yeux, il devenait presque suspect, pour quelqu’un de gauche, de ne pas se voir affublé de ces « étiquettes infamantes ». Les femmes et les hommes qui se réclament de la gauche héritent de ce moment fondateur, de ce mécanisme qui fait de l’antifascisme un instrument d’intimidation, dissuadant quiconque de critiquer son propre camp.

La peur d’être étiqueté fasciste

Pourquoi cet anathème fonctionne-t-il si bien ? Pourquoi y a-t-il une telle peur chez les gens qui penchent à gauche d’être étiquetés de droite ou fascistes ?

Ici, l’héritage des procès de Moscou doit encore être souligné. Une des innovations du totalitarisme stalinien, c’est la pratique généralisée de l’autocritique : soudain, de simples militants du Parti communiste français ou des figures de la révolution d’Octobre s’accusaient publiquement de complots imaginaires, fondaient en larmes avant d’être exclus ou exécutés.

À gauche, nous héritons de cette histoire. Puisque ces gens s’accusaient de « faire le jeu du fascisme », c’est-à-dire du mal absolu, il n’existe pas de pire cauchemar pour quelqu’un de gauche. C’est un tapis roulant idéologique dont les rouages restent bien huilés : quiconque se réclame de la gauche sent que tout peut aller très vite. Dès qu’on s’écarte de la ligne, on passe de camarade à traître, de traître à renégat, de renégat à réac et de réac à fasciste… La pente est raide. Rares sont ceux qui ont eu la force de la remonter.

Comment ne pas devenir son propre épouvantail ?

Comment ne pas devenir son propre épouvantail, sa propre caricature ?

Une fois que vous avez été désigné comme « traître », pas facile de résister au rôle que les épurateurs vous ont assigné… Dans le livre, j’évoque David Rousset. À la Libération, ce militant trotskiste, rescapé des camps nazis, a l’idée de mobiliser ses camarades de déportation pour enquêter sur le goulag soviétique. Mais les journaux de gauche lui ferment leurs portes et son appel paraît à la une du Figaro littéraire. Réaction à gauche : « Traître ! », « fasciste ! »… On connaît la chanson. Pourtant, il tient bon et reste libre.

Être rejeté de la famille, ici, c’est se retrouver isolé. Pire : expulsé de soi. Député gaulliste, il salue les révoltés de mai 1968. Non seulement Rousset a pu échapper au destin funeste que ses procureurs lui avaient promis, mais il a aussi survécu politiquement. Aujourd’hui, quand les militants « insoumis » déboulent dans les meetings de François Ruffin en hurlant « Ruffin n’est pas un camarade ! », « Ruffin raciste ! », la menace est claire : en dehors du parti, te voilà condamné à te trahir et à disparaître.

La dimension affective de l’exclusion

Être à gauche, c’est connaître « la grande chaleur des camarades », écrivez-vous en citant Edgar Morin. Cette dimension affective, tribale, explique-t-elle la violence de l’exclusion ?

La gauche s’est longtemps confondue avec ce qu’on appelle le « mouvement ouvrier », une expression devenue opaque pour beaucoup. Elle désigne une culture où le collectif représente à la fois un idéal et une méthode. Prenez la pratique du service d’ordre dans les manifs. À droite, on valorise souvent la force individuelle, donc les sports de combat ; à gauche, on privilégie plutôt la cohésion du groupe, la poussée collective – un savoir-faire partagé où la solidarité prime la performance.

Être de gauche pourrait se ramener à cela : d’une manière ou d’une autre, avoir ressenti cette fraternité des copains, d’où cette peur de l’exclusion profondément inscrite dans toute conscience de gauche. Car être rejeté de la famille, ici, c’est se retrouver isolé. Pire : expulsé de soi.

Le silence sélectif contemporain

« Nous n’avons jamais consenti à certains camps de concentration en faisant silence sur d’autres », écrivait Victor Serge. Quelle serait, selon vous, la version contemporaine de ce silence sélectif ?

En France, aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre un grand intellectuel expliquer qu’il faudrait remettre Mao au programme de l’agrégation – et cela ne suscite ni scandale ni débat : on sourit, on trouve cela amusant, peut-être vintage. Imaginez qu’un philosophe dise la même chose à propos de Mussolini ! Cette hémiplégie mémorielle et politique, elle ferait chialer tous ceux dont je parle dans le livre, tous ces hommes et femmes qui considéraient qu’on ne pouvait pas lutter dignement contre la peste brune sans dénoncer la terreur rouge.

Être juste, c’est se tenir droit au moment où tout t’incite à plier, à ramper, à sacrifier la vérité sur l’autel de « la cause ». Or, aujourd’hui, quand je discute avec certains jeunes à l’extrême gauche, je mesure à quel point cette mémoire s’est effacée. Ils parlent de leurs « petites démocraties populaires » comme d’expériences sympathiques, évoquent la RDA avec la nostalgie d’un idéal égalitaire – comme si c’était une sorte de Woodstock qui aurait simplement mal tourné.

Aussi, tous les antitotalitaires affirmaient qu’on ne peut pas lutter pour la liberté en France quand on cautionne l’oppression ailleurs. Mais quand on voit la complaisance d’un Mélenchon à l’égard du tyran russe ou de tel dictateur sud-américain, quand on entend une députée LFI affirmer que l’Algérie « porte la voix des droits de l’homme », on se dit que cette grande conception internationaliste a du plomb dans l’aile et qu’une certaine gauche, aujourd’hui, se moque littéralement du monde. Et, là encore, en France, l’homme politique dont on aurait pu attendre qu’il sauve cette morale internationaliste aura finalement été son fossoyeur le plus empressé.

Être juste ou avoir raison ?

Quelle est la différence entre être juste et avoir raison ?

Être juste, c’est refuser d’insulter sa propre conscience, décider que justice et justesse ne font qu’un. C’est un sursaut de l’âme. Je cite une infirmière hutue qui a sauvé une jeune Tutsie au péril de sa vie pendant le génocide au Rwanda. Est-ce qu’elle avait « raison » ? En tout cas, elle s’efforçait d’être juste. Au moment où la radio martelait jour et nuit qu’il fallait exterminer les Tutsis jusqu’au dernier – un million d’entre eux ont été tués en cent jours –, elle a su s’extraire de la meute.

Être juste, pour moi, c’est cela : se tenir droit au moment précis où tout t’incite à plier, à ramper, à sacrifier la vérité sur l’autel de « la cause ». Cela vaut pour les grandes épreuves historiques comme pour le quotidien le plus prosaïque, par exemple une réunion entre collègues. Chaque fois se pose la même question : qui aura le courage de briser le confort du conformisme ? Qui pourra énoncer une vérité qui crève les yeux et dont, pourtant, personne ne veut ? Plus l’époque est polarisée, plus ce sursaut exige de la force.

Un livre de moraliste ?

Finalement, on pourrait dire que vous faites œuvre de moraliste…

Dans mon livre, il y a une espérance qui peut paraître un peu naïve, cucul la praline, et qui s’appelle transmission. J’affirme que la transmission entre les générations est non seulement possible, mais vitale. Voilà, c’est ma foi, j’y crois. Et, de ce point de vue, il y a effectivement une dimension moraliste, au sens où toute littérature moraliste décrit l’être humain comme un problème.

Ce qui m’intéresse, au fond, ce n’est pas tel moment historique ou telle actualité politique, mais cette question qui dépasse les époques et les partis : qu’est-ce qui fait qu’on se tient droit ? J’essaie de saisir cet instant où quelqu’un se cabre contre le conformisme du moment, à ses risques et périls. « Qui se redresse se voit seul tout à coup », dit Georges Bernanos.

Pourtant, il y a une solidarité des solitaires. Une fraternité souterraine relie ceux qui essaient de se tenir bien. Or je suis de plus en plus optimiste. Chacun de mes livres me permet de rencontrer des gens de milieux très divers, et, à chaque fois, je constate qu’il y a partout des femmes et des hommes qui étouffent dans le sectarisme ambiant. Quelle que soit leur famille politique, j’aimerais qu’ils lisent ce livre comme un petit guide de survie par sale temps idéologique. Plus que tout, j’aimerais leur donner la force d’être forts.