Durant son premier mandat, Donald Trump avait boycotté le dîner des correspondants, refusant de s’asseoir face à ceux qu’il nomme les « ennemis du peuple ». Cette année, le président américain a annoncé sa venue avec sa surenchère habituelle : « Ce sera le dîner le plus grandiose, le plus chaud, le plus spectaculaire de tous les temps. » Ce fut le dîner qui n’eut pas lieu, un enseignant californien de 31 ans ayant tenté de s’introduire, muni d’un fusil de chasse, d’un pistolet et d’une arme blanche, dans la salle de l’hôtel Hilton, en ouvrant le feu sur un policier avant d’être maîtrisé. À l’intérieur, Trump et son épouse étaient évacués, pendant que les quelque 2 600 invités, en robes longues et smokings, s’étaient réfugiés sous les tables. Quelques heures plus tard, c’est depuis la Maison-Blanche qu’il tenait une conférence de presse, diffusant lui-même les photos de l’arrestation du tireur présumé, endossant ainsi presque un rôle de journaliste. Confusion des genres. À l’heure où j’écris ces lignes, ce serait la troisième tentative d’attentat contre le président, et cette dernière aura eu lieu le jour – hautement symbolique – où est célébrée la liberté de la presse depuis près d’un siècle.
La WHCA, pour défendre la liberté de la presse
En 1914, alors que la Maison-Blanche annonce que le président Wilson va tenir des conférences de presse régulières, des rumeurs circulent : un comité du Congrès va choisir quels journalistes y seront invités. Onze reporters inquiets s’associent pour créer la White House Correspondents’ Association (WHCA) afin de défendre la liberté de la presse. Depuis, chaque année, le président des États-Unis s’assoit à la même table que des journalistes, des personnalités politiques et des célébrités. Le président se moque de lui-même, et les humoristes lui tapent dessus. Tout le monde rit. C’est la démocratie qui se pince pour vérifier qu’elle est encore vivante.
Mais le président américain n’a jamais pardonné le 30 avril 2011. Ce soir-là, Donald Trump était dans la salle du dîner des correspondants et menait depuis des semaines une campagne acharnée contre Barack Obama, doutant de sa naissance sur le territoire des États-Unis. Ce dernier lui avait alors consacré une partie de son discours, vanne après vanne, sous les rires et les applaudissements de toute la salle. Il se dit depuis que c’est ce soir-là que Trump a décidé de prendre sa revanche en partant à la conquête de la Maison-Blanche.
La vengeance comme projet politique. L’humiliation comme carburant. Depuis son retour au pouvoir, le président a interdit à l’Associated Press l’accès au Bureau ovale et à Air Force One. Il a fait arrêter des journalistes, lancé des poursuites frivoles, exclu des rédactions de ses conférences de presse.
La presse, un ennemi à neutraliser
Aucun président américain, dans l’histoire moderne, n’aura traité la presse libre comme un ennemi à neutraliser avec autant d’acharnement. En réaction, plus de 250 anciens journalistes ont exigé que la WHCA profite du dîner des correspondants pour dénoncer publiquement, en présence de Trump, ses atteintes à la liberté de la presse : « Nous ne sommes pas dans des temps ordinaires, et la presse ne peut pas faire comme si de rien n’était en se levant pour applaudir l’homme qui l’attaque au quotidien », écrivent-ils. La question était alors de savoir si, en attaquant Trump, ce dernier n’en profiterait pas pour décrire le dîner comme un ramassis de propagandistes haineux et justifier chaque nouvelle attaque contre la presse. C’est son génie : absorber les coups et les retourner. Mais se taire reviendrait, pour eux, à commettre une faute d’une autre nature et à valider l’insupportable normalité de la situation.
Résultat ? La réaction, spectaculairement mesurée, de Donald Trump après le probable attentat manqué contre sa personne a eu pour conséquence une couverture médiatique positive, voire ouvertement flatteuse, pour le président américain.
Aucun journaliste n’a donc pu parler avec la clarté froide et documentée de ceux qui savent que la liberté de la presse n’est pas un privilège de caste mais l’oxygène de toute démocratie. La liberté de la presse n’est pas un privilège qu’on préserve en se taisant. C’est un muscle qui s’atrophie si on ne l’exerce pas. Et ce soir-là – qui finalement n’aura pas eu lieu –, il aurait été juste de l’exercer.



