Un diplomate chevronné tire la sonnette d'alarme
À seulement 51 ans, Joey Hood fait partie des plus jeunes retraités du département d'État américain, malgré une expertise exceptionnelle sur le Moyen-Orient. Ce diplomate trilingue (anglais, arabe, français) a consacré près de trois décennies au Service extérieur des États-Unis, parcourant la région sous administrations démocrates et républicaines.
Ancien directeur du Bureau des affaires iraniennes et sous-secrétaire d'État pour le Proche-Orient, Hood a servi en Irak, au Koweït et en Arabie saoudite. Ambassadeur en Tunisie de février 2023 à octobre 2025, il a été rappelé à Washington après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Sans affectation, il a quitté le département d'État il y a six semaines.
Une expertise diplomatique dévalorisée
Le Point : Votre départ à la retraite était-il programmé ?
Joey Hood : Oui et non. J'ai été remplacé comme ambassadeur selon le processus normal. Comme tout diplomate, j'aurais aimé que mon gouvernement me confie d'autres responsabilités. Malheureusement, l'administration américaine n'accorde pas de grande valeur à l'expertise diplomatique. Les États-Unis ont plus de 100 postes d'ambassadeurs vacants. Voilà la preuve que l'administration actuelle ne s'intéresse pas à l'expertise que les diplomates peuvent apporter.
Une guerre attendue mais mal gérée
Comment avez-vous vécu l'éclatement de cette guerre ?
Joey Hood : Je me suis toujours attendu à ce que cette guerre éclate. L'idéologie du régime iranien depuis 1979 était clairement basée sur la résistance à l'Occident. L'Iran a voulu déstabiliser tous ses voisins pour se protéger. Cette stratégie ne pouvait pas réussir indéfiniment. Déstabiliser le Liban, la Syrie, l'Irak, le Yémen allait mal finir pour le régime.
Ils allaient franchir des lignes rouges et provoquer une réponse militaire des États-Unis ou de ses partenaires. À plusieurs reprises au cours des deux dernières décennies, cela a failli arriver. En 2011 avec le complot visant à assassiner l'ambassadeur saoudien. Ou en 2019, lorsque Qassem Soleimani était sur le point de mettre en place des projets qui auraient pu mener à une guerre ouverte.
L'absence d'objectifs clairs
Est-ce à dire que le conflit en cours est une bonne chose pour les États-Unis ?
Joey Hood : Non, la guerre n'est jamais une bonne chose. Je m'attendais à ce que cette guerre soit lancée par l'Iran suite à une erreur de calcul. Or, c'est le président Trump qui a décidé de la déclencher. Peut-être qu'Israël l'a convaincu. Ou bien peut-être est-ce l'Iran qui avait l'idée de lancer une attaque et que le président a décidé d'agir en amont.
Après la guerre des Douze Jours, la République islamique constituait-elle encore une menace ?
Joey Hood : Bien sûr ! On peut d'ailleurs constater cette menace aujourd'hui. Ce n'est pas la première fois que les États-Unis font face à l'Iran. Il y a eu les attaques terroristes en Irak qui ont tué des centaines de soldats américains depuis 2003. Les attaques contre les pétroliers koweïtiens en 1986-1988. Mais c'est la première fois que nous assistons à une guerre totale, au moins au niveau aérien.
La stratégie asymétrique iranienne
Vous attendiez-vous à une telle configuration de guerre asymétrique ?
Joey Hood : Le régime iranien a compris dès ses débuts qu'il ne pouvait pas faire face aux États-Unis de manière conventionnelle. Après le conflit de 1988, les Iraniens ont investi dans une stratégie asymétrique dont nous avons vu les résultats en Irak, Syrie, Liban, Yémen, Arabie saoudite. La guerre asymétrique iranienne remonte à loin.
En 1996, l'Iran a fomenté un attentat contre les tours de Khobar. Il était derrière l'attentat du Hezbollah à Beyrouth en 1983. Dès lors, en menant leur campagne aérienne, les États-Unis devaient s'attendre à une réponse asymétrique partout dans la région.
La vulnérabilité des pays du Golfe
Les États-Unis s'étaient-ils assez préparés à la riposte iranienne ?
Joey Hood : Nous étions préparés. La coopération sécuritaire établie en 1945 a fait ses preuves. Tous les pays du Golfe disposent de systèmes de défense aérienne qui ont assez bien fonctionné. Il est vrai que des missiles et drones sont parvenus à percer la toile défensive. Mais très peu d'attaques iraniennes ont touché leurs cibles. Et il faut comparer cela aux quelque 20 000 frappes aériennes menées contre l'Iran.
Donald Trump n'avait pas considéré l'éventualité d'un blocage du détroit d'Ormuz ?
Joey Hood : Nous étions préparés à cette éventualité. Nous étions persuadés que c'était l'une des réponses asymétriques principales. Malheureusement, soit ces informations ne sont pas arrivées au président, soit il a décidé de ne pas les prendre en compte. Le mode de prise de décision à Washington a changé.
Le Conseil de sécurité nationale ne fonctionne plus comme avant. À la Maison-Blanche, de nombreux diplomates d'expérience ont été écartés ou ont pris leur retraite. Il n'y a plus toutes ces voix pour proposer des scénarios préparés en amont. Par exemple, mettre sur pied une coalition solide pour protéger le détroit d'Ormuz, comme en 1988. Le président Trump n'a pas souhaité le faire.
La théorie du fou de Trump
Que vous évoque le tweet de Trump qualifiant les dirigeants iraniens de « sales bâtards » ?
Joey Hood : Cela me rappelle la théorie du fou élaborée par Richard Nixon dans les années 1970, où il déclarait qu'il allait tenter de convaincre ses adversaires qu'il est peut-être un peu fou pour apparaître moins prévisible. Cette théorie n'a pas marché, mais elle ne date pas d'hier. Elle a été élaborée au XVIe siècle par Machiavel. C'est une stratégie de négociation. Peut-être le président a-t-il décidé de l'utiliser.
L'absence d'objectifs clairs
L'administration Trump frappe par l'absence d'objectif clair. Est-ce aussi votre avis ?
Joey Hood : Chaque fois que l'on dit ça, le secrétaire d'État ou le président démentent. Ils parlent du programme nucléaire iranien, des missiles balistiques, des drones et du soutien de l'Iran à ses partenaires. Il est vrai que ces objectifs n'étaient pas très clairs, et n'ont pas été bien expliqués depuis le début.
Quid du changement de régime en Iran ?
Joey Hood : Une population ne se soulève pas facilement contre son gouvernement. Quand un pays est attaqué, les gens ont tendance à se rallier derrière le drapeau. Le président Trump n'a pas compris que des frappes aériennes n'allaient pas motiver les Iraniens à descendre dans les rues.
Les attaques aériennes peuvent affaiblir les militaires, mais ne peuvent pas les éliminer entièrement. Les bassidjis sont des milices habituées à vivre dans l'ombre ; même un million de frappes ne pourraient en venir à bout. Tant qu'ils sont là, les membres du régime peuvent continuer à torturer le peuple iranien.
Les risques d'une stratégie kurde
Le scénario d'un soutien américain aux forces kurdes vous paraît-il réaliste ?
Joey Hood : J'ignore pourquoi le président en a parlé en public. Ce n'était pas une bonne idée. Si c'est vrai, je pense que ce serait une grande erreur. Les Kurdes feraient face non seulement au gouvernement, mais aussi à d'autres groupes ethniques. Voilà pourquoi le gouvernement autonome kurde en Irak s'est déclaré neutre.
Succès tactique mais échec stratégique
Les dirigeants iraniens éliminés ont été remplacés par des responsables plus radicaux. Peut-on parler d'échec américain ?
Joey Hood : Tactiquement, cette campagne est jusqu'ici une grande réussite. Avec nos plus de 20 000 frappes en Iran, nous avons affaibli la capacité du régime à lancer des missiles et drones.
Sur le plan stratégique, on ne peut pas encore parler de réussite. Le régime est toujours là et les dirigeants sont encore plus durs. Ils vont probablement prendre les négociations moins au sérieux. Pour obtenir une victoire stratégique, il va falloir attendre beaucoup plus que cinq semaines.
Les menaces de Trump
Trump menace de détruire l'Iran « entier » en une seule nuit. Faut-il le croire sur parole ?
Joey Hood : Je conseille fortement aux dirigeants iraniens d'écouter le président, même s'ils ne sont pas d'accord avec lui. Car n'oubliez pas que selon la Cour suprême, un président américain ne peut pas être poursuivi pour ce qu'il a fait durant son mandat. Il n'est pas éligible pour un troisième mandat. Donald Trump a donc les mains libres et il est fort possible qu'il frappe les cibles qu'il a citées.
Quel en serait l'intérêt ?
Joey Hood : Pour lui, il s'agirait d'augmenter la pression sur les dirigeants. Toutefois, je ne sais pas si cela marchera. Il s'agit d'un régime dont les dirigeants sont dans une idéologie de résistance à l'Occident. Du point de vue du régime, il s'agit d'un moment existentiel. Renoncer à cette idée de résistance leur ôterait toute idéologie.
Les relations avec les pays du Golfe
Les pays arabes du Golfe se sentent abandonnés. Cette guerre va-t-elle bouleverser leurs relations avec Washington ?
Joey Hood : Absolument. Il va y avoir beaucoup plus de discussions sur l'avenir de leur coopération sécuritaire. Parce qu'il est clair qu'on ne peut plus se fier aux systèmes employés au cours des cinq dernières semaines. Les pays arabes vont essayer de promouvoir l'idée d'une alliance basée sur un traité de défense mutuelle, sur le principe de l'OTAN.
Si les Iraniens sont convaincus qu'une attaque sur n'importe quel pays membre suscitera une réponse collective, alors ils s'abstiendront. Car ce serait suicidaire. Paradoxalement, ce serait la meilleure garantie de sécurité pour Téhéran.
La divergence stratégique avec Israël
Observez-vous une distinction entre l'amateurisme à la Maison-Blanche et la stratégie israélienne ?
Joey Hood : Oui, les dirigeants israéliens sont prêts à aller plus loin que Trump. Israël ne veut pas se cantonner à un changement de comportement, mais plutôt aller vers l'instauration d'un chaos en Iran. Avec l'intention que l'Iran soit suffisamment déstabilisé pour ne plus représenter de menace.
Ironiquement, c'est exactement la même stratégie que les Iraniens ont employée dans la région depuis 1979. Seulement, en l'absence d'un gouvernement fort, il est fort possible que ce chaos favorise l'avènement de groupuscules menant leurs propres stratégies. C'est donc assez dangereux. Et c'est là que les stratégies divergent entre Israël et les États-Unis.



