L'Essec Business School inaugure un Observatoire dédié aux stratégies d'influence, d'ingérence et d'intimidation
Cet hiver, l'Essec Business School a officiellement lancé un Observatoire des stratégies d'influence, d'ingérence et d'intimidation au sein de son centre géopolitique, défense & leadership. Cette initiative ambitieuse est codirigée par Aurélien Colson, l'Amiral Loïc Finaz, ancien directeur de l'École de Guerre, et Frédéric Charillon, ex-patron de l'Irsem au ministère des Armées et auteur de Géopolitique de l'intimidation (Odile Jacob, 2025). Les deux derniers ont récemment exposé à L'Express les motivations profondes de ce projet et ont offert une analyse approfondie des stratégies employées par les dirigeants contemporains pour conquérir les esprits.
Distinguer influence, ingérence et intimidation
Frédéric Charillon établit une distinction claire entre ces trois concepts. « L’influence consiste à convaincre sans contraindre. On cherche à modifier le comportement d’un acteur en lui faisant comprendre qu’il a intérêt à aller dans notre sens. Cela peut passer par des arguments rationnels, le prestige culturel ou des avantages concrets comme des financements ou des opportunités. »
L'Amiral Loïc Finaz nuance cette vision : « En Europe occidentale, nous avons une conception très idéalisée de l’influence. Nous pensons que le dialogue et la raison suffisent. C’est une erreur systématique. D’autres acteurs utilisent l’argent, les dépendances économiques, l’émotion, voire la violence. L’influence reste au cœur des relations et constitue une donnée permanente du conflit, avant, pendant et après. »
Contrairement à l'idée que les temps actuels minimiseraient son rôle, Charillon affirme que nous vivons « l’âge d’or de l’influence ». Elle ne remplace pas la confrontation mais la prépare et l’accompagne, comme le montre la bataille des récits autour de la guerre en Ukraine, où la Russie utilise ses médias et ses relais politiques pour diffuser son discours.
Les multiples visages de l'intimidation
Le passage de l'influence à l'intimidation intervient lorsque convaincre ne suffit plus. Charillon identifie plusieurs types d'intimidation :
- L'intimidation du fort : Le plus puissant impose sa volonté par la menace, comme l'Amérique de George W. Bush lors de la guerre d'Irak.
- L'intimidation du faible : Un acteur vulnérable menace de son effondrement pour obtenir des concessions, à l'image de la Grèce pendant la crise de la zone euro.
- Le chantage au pouvoir de blocage : Illustré par Viktor Orban au sein de l'UE, où l'unanimité donne un levier disproportionné à un petit État.
- L'intimidation du fou : Basée sur l'imprévisibilité et la brutalité assumée, comme pratiquée par Donald Trump ou Vladimir Poutine, qui jouent sur la crédibilité de leurs menaces, y compris nucléaires.
Finaz précise que l'intimidation ne repose pas uniquement sur la force militaire mais sur toute capacité de nuisance, qu'elle soit économique, cyber ou terroriste, avec la violence souvent au cœur du mécanisme.
L'ingérence à l'ère numérique
Frédéric Charillon définit l'ingérence comme « intervenir directement dans les affaires intérieures d’un autre État », ce que le principe de souveraineté est censé proscrire. Elle peut être politique, judiciaire, économique ou informationnelle.
Loïc Finaz souligne l'évolution frappante de l'ingérence électorale : « Grâce aux réseaux sociaux, des puissances étrangères peuvent toucher directement les électeurs d’un autre pays, amplifier des colères, soutenir des partis, affaiblir la confiance dans les institutions. C’est nouveau à cette échelle. »
Les principaux acteurs identifiés incluent la Russie, des réseaux proches du trumpisme aux États-Unis, ainsi que la Chine, le Qatar, la Turquie ou l'Azerbaïdjan, agissant via des diasporas, des réseaux religieux ou économiques.
La révolution technologique agit comme un multiplicateur de puissance, brouillant les frontières entre ingérence, intimidation et sabotage. Les deepfakes et cyberattaques peuvent provoquer des chaos réels avec des conséquences politiques majeures, comme l'illustre l'exemple d'un chef d'État africain ayant cru à un faux coup d'État en France.
Comment les démocraties peuvent-elles répondre ?
Loïc Finaz insiste sur la nécessité d'assumer les principes démocratiques sans naïveté : « L’État de droit reste notre meilleure arme. Il faut documenter les ingérences, protéger nos infrastructures, former les décideurs et développer une culture du risque. Il n'y a pas de liberté sans acceptation du risque. »
Frédéric Charillon ajoute : « Nous devons utiliser tous les outils légaux dont nous disposons : contrôles économiques, sanctions, ripostes informationnelles fondées sur des faits. La vérité, bien mise en lumière, est déjà très dérangeante pour les régimes autoritaires. Créer des médias internationaux diffusant des informations vraies mais gênantes peut renverser la tendance. »
Interrogé sur la capacité de l'Europe à faire face, Finaz reconnaît qu'elle est à la fois la plus exposée et la mieux placée pour défendre un ordre fondé sur des règles, mais souffre de dépendances technologiques, de lenteurs décisionnelles et de divisions politiques. « Le problème n’est pas l’absence d’outils : c’est le manque de volonté de les utiliser. Pour ne pas dire : l'absence de courage. »
La vocation de l'Observatoire de l'Essec
Frédéric Charillon explique : « Notre observatoire a été conçu comme un lieu où chercheurs, praticiens, décideurs et étudiants analysent ces stratégies, identifient les vulnérabilités et proposent des réponses concrètes. Comprendre est la première étape pour se défendre. Nous entrons dans une ère où la conflictualité passe autant par les esprits, les réseaux et les dépendances que par les armes. »
L'Observatoire vise également à dialoguer avec les entreprises privées, elles aussi soumises à des guerres d'influence, et à intégrer les perspectives des jeunes générations qui identifient de nouveaux vecteurs d'influence.
Loïc Finaz conclut avec l'espoir que cet Observatoire sera « un catalyseur à bon sens et courage », essentiel pour permettre aux démocraties de se défendre sans cesser d'être des démocraties.



