Être roi d'Angleterre n'est pas plus difficile que la plupart des autres choses que l'homme est capable d'accomplir sur cette Terre, mais cela demande beaucoup de tact. La visite officielle de quatre jours que Charles III effectue aux États-Unis met en exergue un doigté unique, grâce auquel il est possible de dire des choses sans employer les mots.
Des sujets brûlants traités avec subtilité
Sur les cinq dossiers chauds des relations bilatérales, le souverain est parvenu à réprimander son hôte par le biais de discours qualifiés par le Times de « cours magistral destiné à la fois à apaiser et à mettre en garde en égale mesure ». Les thèmes abordés incluent l'Otan, l'Iran, l'Ukraine et l'environnement.
Concernant l'Alliance Atlantique, menacée par les foucades trumpiennes, Charles III a insisté sur « l'engagement et l'expertise des forces armées américaines et des alliés ». À propos de la guerre contre l'Iran, à l'origine des attaques du président américain contre le Premier ministre britannique Keir Starmer pour le manque de soutien militaire, Charles III a mis en avant son expérience d'officier dans la Royal Navy.
Que Sa Majesté n'ait guère apprécié les moqueries de Donald Trump sur les déficiences de la marine nationale, jadis maîtresse des mers, est un euphémisme. Lors du banquet à la Maison-Blanche, il est resté impassible lorsque le président a déclaré que « Charles » partageait son opinion sur l'opportunité d'empêcher la République islamique d'acquérir l'arme nucléaire.
En réitérant la nécessité de soutenir l'Ukraine, un sujet qui lui tient à cœur, le chef de l'État britannique a critiqué mezza voce la position américaine favorable à un accommodement avec Moscou. Il a également souligné l'importance de défendre l'environnement, un autre thème cher, en évoquant « notre avoir irremplaçable le plus précieux ». Négateur du changement climatique, le président américain n'a pas bronché.
Enfin, il a mentionné les victimes du pédophile Jeffrey Epstein, « martyrs de maux qui, tragiquement, existent actuellement dans les deux sociétés ». Charles III et Donald Trump avaient tout intérêt à enterrer ce dossier. Le monarque n'a pas reçu les femmes victimes du criminel sexuel et ses complices, soi-disant pour des raisons juridiques, et a calmé les ardeurs des députés démocrates qui exigeaient que son frère Andrew Mountbatten-Windsor, impliqué dans l'affaire, soit interrogé par une commission du Congrès. De son côté, le président américain est à nouveau sur la défensive depuis le discours surprise de son épouse Melania sur « les mensonges qui m'associent à ce personnage infâme et qui doivent cesser ».
Le grand art de Charles III
Pris entre une tradition de neutralité politique et diplomatique qu'il vénère depuis son accession au trône en 2022 et le désir d'être lui-même, Charles III oscille entre les deux. Ses dérapages sont toujours contrôlés, ses envols calculés, ses erreurs rattrapées par sa ténacité et sa volonté de marquer un règne par essence court et de transition.
D'écarts en soumissions, de chutes en redressements, la route du prince de Galles aura été longue et sinueuse jusqu'au trône. Malgré le cancer – dont on ne connaît ni la nature ni la gravité –, le roi est aujourd'hui serein et confiant, ce qui lui permet de traverser les difficultés.
La mesure, l'empathie et l'humour ont permis à la « relation spéciale » entre le Royaume-Uni et les États-Unis de sortir de l'ornière. Le roi s'est acquitté de sa feuille de route avec un art consommé et une diligente efficacité. L'autorité de cet être dépourvu d'aspérités ou d'agressivité repose sur la légitimité et l'Histoire. Sa diplomatie consiste seulement à mettre de l'huile dans les relations internationales. En répétant l'expression « mon gouvernement » lors de son discours au Capitole, l'orateur a clairement indiqué à Donald Trump que son voyage avait été organisé à la demande du Premier ministre et que ses discours étaient contresignés par Downing Street. Du grand art.
Le roi a réussi à porter un coup adroit à l'autorité de Donald Trump sans que ce dernier, toujours souriant, s'en rende compte. Anthony Seldon, biographe royal, a bien résumé le sentiment général : « Face à un président imprévisible qui venait juste d'échapper à un attentat, le roi a réussi à porter un coup adroit à son autorité sans que ce dernier, toujours souriant, s'en rende compte. »
Finies les manchettes empoisonnées de la presse d'outre-Manche à propos de l'affaire Andrew Mountbatten-Windsor, les provocations de Harry et Meghan ou l'âpreté au gain des « Royals ». L'heure est aux commentaires dithyrambiques. L'hebdomadaire de droite The Spectator va plus loin, estimant que la démocratie américaine bien mal en point aurait peut-être besoin de l'assistance de la monarchie anglaise, « au-delà de la réparation du lien transatlantique, ce pinacle de civilité peut aider les Américains à surmonter leurs différences ». L'aïeul George III, qui perdit les treize colonies de la couronne il y a deux cent cinquante ans, peut désormais se reposer en paix.



