Les Britanniques ont célébré cette semaine en grande pompe le centième anniversaire de la naissance d'Elizabeth II. Un jardin commémoratif retraçant sa vie a été créé à Regent's Park, l'un des parcs royaux de la capitale. Par ailleurs, la King's Gallery du palais de Buckingham accueille la plus grande exposition jamais consacrée au style vestimentaire de la défunte. Enfin, le cabinet d'architectes Foster + Partners a révélé le projet du Queen Elizabeth II Memorial dans St James's Park, à deux pas de la statue de son aïeule, la reine Victoria.
Un livre de référence sur la souveraine
Chroniqueur royal réputé, le journaliste Robert Hardman vient de publier un livre de référence, Elizabeth II. In Private. In Public. The Inside Story (Macmillan), qui évoque le bilan de la souveraine, morte le 8 septembre 2022 à l'âge de 96 ans après 70 ans de règne.
Les révélations de Robert Hardman
Le Point : Quelle est la grande révélation de votre livre ?
Robert Hardman : J'ai découvert combien la pandémie l'a aidée, en lui permettant de rester monarque à part entière, sans régence assurée par le prince Charles. Le Covid lui a permis de faire taire les rumeurs sur son affaiblissement physique ou la perte de sa vision. Elle a pu poursuivre à distance ses audiences avec le Premier ministre et s'entretenir avec les corps constitués. Elle a démontré qu'elle pouvait toujours exercer normalement sa charge jusqu'au bout.
Quel rôle a-t-elle joué dans la nomination, en 2001, de son fils cadet Andrew comme représentant au commerce international, qui a conduit à son arrestation le 19 février ?
C'est Tony Blair, le Premier ministre de l'époque, qui l'a nommé à ce poste honorifique. Elizabeth II souhaitait que la Navy le garde, mais ce corps d'armée, très cher à la famille royale, n'en voulait plus après lui avoir donné pendant cinq ans des emplois qui ne servaient à rien.
Andrew était-il bien son fils favori ?
Contrairement aux rumeurs, Andrew n'était pas le favori parmi ses quatre enfants. Mais elle était très inquiète de son avenir. Les trois autres, Charles, Anne et Edward, étaient casés, alors qu'il brûlait la chandelle par les deux bouts. Elle était consciente qu'il était stupide et bon à rien. Il était plus proche de son père Philip en raison de leur passage dans la Navy. Mais, à l'inverse du duc d'Édimbourg, vorace lecteur, penseur et stratège, Andrew était un philistin.
La perception de la reine a-t-elle changé au Royaume-Uni depuis sa mort en 2022 ?
Il demeure une grande nostalgie pour l'ère élisabéthaine, quand le Royaume-Uni comptait dans les affaires du monde. Et la popularité de la monarchie sous Charles III a souffert. Elle se situe aujourd'hui autour de 62 %, contre 70 à 75 % tout au long de son règne. La chute n'est pas dramatique, mais significative. Une majorité du public préfère garder la monarchie, mais le mouvement républicain est plus puissant aujourd'hui. Les Verts, qui ont le vent en poupe, réclament l'organisation d'un référendum sur la question de l'abolition de la monarchie. Les anti-monarchistes sont toutefois tiraillés entre leurs deux composantes : les jeunes professionnels éduqués de gauche et les musulmans conservateurs.
Quelle a été son attitude envers Andrew ?
L'affaire Andrew a indéniablement obscurci le bilan. Mais sa mère ne l'a pas protégé et ne le défendait pas. Son entourage et les responsables politiques ne voulaient pas la contrarier en lui rapportant les méfaits d'Andrew.
L'autre point noir de son règne a-t-il été le manque de transparence dans les finances royales ?
C'est plutôt un problème pour Charles III. Elle restera celle qui a accepté de payer l'impôt sur le revenu en 1994, un acte courageux contre l'avis de sa mère et du gouvernement de John Major. Rien ne l'obligeait à le faire. Confronté à une grave récession, le public l'avait exigé. Or, elle était toujours à l'écoute de l'opinion. Elle lisait avec une grande attention tous les journaux, en particulier les tabloïds populaires et les nombreuses lettres de ses sujets.
Quels étaient ses sentiments envers sa bru Camilla ?
Elle aimait beaucoup Camilla à titre personnel et la connaissait bien. Mais, en tant que monarque, la situation matrimoniale de l'héritier du trône et son désir de l'épouser lui rappelaient la crise de l'abdication d'Edward VIII en 1936. D'où son refus d'assister au mariage religieux.
Que pensait-elle de son héritier Charles ?
Il l'exaspérait pendant les années 1990 en raison des problèmes dans sa vie privée. Elle était pragmatique, terre-à-terre, alors qu'il est son opposé : nostalgique, sentimental, rêveur, étrange. Mais, à la fin de sa vie, elle a apprécié sa retenue, son refus de pousser à une régence, voire à une abdication. Contrairement à ce qu'affirme The Crown, il n'était pas désespéré de ceindre la couronne, mais attendait le moment venu avec sérénité.
Quels ont été les grands moments de son règne ?
Je diviserais son règne en trois âges d'or. Tout d'abord, le couronnement de 1953 et les trois premières années, avant le fiasco de l'expédition de Suez, le tour du monde de Philip et les rumeurs de difficultés conjugales. Ensuite, la fin des années 1970 jusqu'à la fin des années 1980, dominée par les mariages de ses enfants. Enfin, à partir de 2010, le mariage de William et de Harry, le choix du Commonwealth d'accepter Charles comme futur chef, jusqu'en 2018. En revanche, le chaos post-Brexit, la succession de Premiers ministres, la prorogation du Parlement par Johnson, l'affaire Andrew Epstein et le Megxit figurent au carnet gris.
Vous l'avez souvent rencontrée ? Elle ne se laissait jamais saisir.
En public, elle était solide, totalement dévouée à sa charge, sans vanité. En privé, en revanche, elle se montrait plus vive, sensible et positive, avec un grand sens de l'humour, un côté espiègle. Le personnage était plus nuancé que son image publique.
Comment résumer l'âge élisabéthain ?
Le triomphe d'un déclin national contrôlé et le maintien de la pertinence monarchique.



