Antonio Costa, l'artisan discret de l'Europe face aux crises
Antonio Costa : l'Europe en quête d'unité

Il a gouverné le Portugal pendant huit ans, traversé les crises de la dette et du Covid sans perdre ni sa majorité ni son flegme. Depuis décembre 2024, Antonio Costa préside le Conseil européen, l’aréopage des vingt-sept chefs d’État et de gouvernement de l’Union qui se retrouvent pour trancher ce qui ne peut pas se régler ailleurs. Ukraine, défense, budget, migration : c’est lui qui doit transformer des intérêts divergents en positions communes. Il a changé la méthode : fini les nuits blanches à rédiger des conclusions sous pression. Antonio Costa aplanit les désaccords en amont, a inventé la « retraite » — ces sommets informels consacrés à la défense ou à la compétitivité où les leaders parlent sans caméras ni communiqués. Un artisan discret, dans un moment où l’Europe n’a plus le luxe de l’hésitation.

Dialogue avec la Russie et confiance envers les États-Unis

Interrogé sur la conversation entre Donald Trump et Vladimir Poutine, Antonio Costa estime que l’engagement du président américain est important pour ancrer celui des États-Unis sur le dossier ukrainien. Il souligne que l’Europe doit éviter de perturber les efforts américains tout en se préparant à contribuer à une paix juste et durable. « La paix a une dimension bilatérale entre la Russie et l’Ukraine, mais elle a aussi une autre dimension qui concerne surtout l’Europe : l’architecture de sécurité du continent », explique-t-il. Il affirme qu’au bon moment, l’Europe et la Russie devront parler, mais qu’il ne faut pas fixer de calendrier prématuré. Sur l’idée d’un interlocuteur unique face à Poutine, il indique que plusieurs solutions sont envisagées, y compris des négociations directes ou via des médiateurs, et que le président Zelensky a lui-même invité les Européens à s’organiser.

Concessions territoriales et adhésion de l’Ukraine

À propos des suggestions du chancelier Merz sur des concessions territoriales en échange de l’adhésion à l’UE, Costa rappelle que seuls les Ukrainiens peuvent se prononcer sur ce sujet. Il confirme que l’Ukraine a obtenu le statut de pays candidat en juin 2022 et que les négociations d’adhésion ont commencé de façon informelle, malgré le blocage hongrois. Il espère qu’avec le nouveau gouvernement hongrois, l’ouverture formelle des négociations pourra être débloquée.

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Défense européenne et autonomie stratégique

Antonio Costa aborde la question de la défense collective. Si la Russie pénétrait dans un État balte, l’article 5 de l’OTAN serait déclenché, et l’article 42.7 du traité de Lisbonne est complémentaire. Il cite l’exemple de Chypre menacée par le Hezbollah, où la Grèce, avec le soutien de la France, de l’Italie, de l’Espagne et des Pays-Bas, a organisé un déploiement militaire. Il souligne la nécessité de rendre l’article 42.7 opérationnel, comme pour la protection civile. Concernant un traité de défense européen élargi au Royaume-Uni et à l’Ukraine, il évoque plusieurs configurations possibles, notant que la France joue un rôle clé avec ses accords de défense et sa coalition de volontaires. Il déclare : « L’autonomie stratégique développée par le président Macron est devenue notre feuille de route, aussi bien dans la défense que dans l’économie. Personne ne la voit plus comme une menace envers l’OTAN ; elle est vue comme une condition essentielle pour préserver notre alliance avec les États-Unis. »

Leadership français et perception intérieure

Costa souligne le décalage entre la perception des Français sur le rôle de la France et la réalité du leadership exercé par le président Macron. Il cite la conférence pour la solution à deux États, la coalition pour la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et le soutien à l’Ukraine. « Je ne me souviens pas d’un moment où la France a autant marqué la politique européenne et mondiale que ces dernières années », affirme-t-il.

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Stratégie de division américaine et compétitivité européenne

Interrogé sur la stratégie de division de Donald Trump, Costa répond qu’il ne faut pas personnaliser le débat et qu’il faut lire les documents officiels américains. Il indique que l’Europe cherche à stabiliser ses relations avec les États-Unis dans le cadre de l’OTAN et sur le soutien à l’Ukraine, sans entrer dans les jeux d’instabilité. Sur la lenteur de la mise en œuvre du rapport Draghi, il rappelle que 2025 a été consacrée à la défense et la sécurité, et que 2026 sera l’année de la compétitivité. Il insiste sur le fait que l’UE ne peut être comparée à des autocraties ou à un État fédéral, car elle respecte la souveraineté des États membres. Il annonce une feuille de route avec des actes législatifs et un calendrier précis, signée par le Parlement, le Conseil et la Commission.

Budget pluriannuel et logement

Costa explique l’importance de boucler le prochain cadre financier pluriannuel avant fin 2026, afin que les premiers euros pour l’investissement et la compétitivité soient versés dès le 1er janvier 2028. Il souligne la nécessité de trouver de nouvelles ressources propres pour financer les ambitions accrues, notamment la compétitivité et la défense, en plus de la PAC et de la politique de cohésion. Il aborde également la crise du logement, qui touche la classe moyenne et les jeunes générations, et espère que le prochain cadre financier pourra mobiliser des ressources pour soutenir le logement, une décision concrète et lisible pour les citoyens.

Migration et insécurité culturelle

Sur le pacte migratoire, Costa note que les entrées irrégulières ont été réduites de 60 % grâce aux accords avec les pays d’origine et de transit. Il constate une approche moins idéologique et plus pragmatique de la migration, reconnaissant à la fois le besoin de contrôler les flux et la dépendance de l’économie à la main-d’œuvre migrante. Il admet la difficulté de la question culturelle, certaines manifestations culturelles allant à l’encontre des valeurs européennes, mais estime qu’il n’y a pas de solution unique ou magique.

Parcours personnel et vision de l’Europe

Costa évoque ses racines francophones et l’influence de Michel Rocard et Jacques Julliard dans sa formation politique. Il raconte son entrée en politique à 14 ans, dans la foulée de la révolution portugaise. Il partage un souvenir émouvant : l’accord sur le programme Next Generation EU après cinq jours et quatre nuits de négociations en pleine pandémie. Il mentionne aussi un dîner avec Emmanuel Macron sur la Grand-Place de Bruxelles. Interrogé sur les figures à mettre sur les billets en euros, il propose Érasme et Marie Curie, symboles de la diversité européenne et de la connaissance. Enfin, il souhaite que les décisions européennes se traduisent concrètement dans la vie quotidienne : emplois de qualité, logements accessibles, sécurité dans les rues.

Repères : Antonio Costa est né le 17 juillet 1961 à Lisbonne. Il a adhéré aux Jeunesses socialistes en 1975, est entré au gouvernement en 1995, a été maire de Lisbonne de 2007 à 2015, Premier ministre du Portugal de 2015 à 2024, et a pris ses fonctions de président du Conseil européen le 1er décembre 2024.