L'affaire Epstein trouble le récit européen d'autonomie stratégique
Affaire Epstein : un prisme gênant pour l'autonomie européenne

L'affaire Epstein : un rappel brutal des compromissions européennes

L'affaire Epstein constitue une source de trouble profond pour le continent européen. Officiellement, elle alimente les populismes et confirme les soupçons persistants à l'encontre des élites. Officieusement, et de manière plus significative, elle surgit à un moment particulièrement inopportun. Elle émerge précisément lorsque l'Europe tente de se construire un récit commode : celui d'une alliée trahie par les États-Unis, abandonnée sur le plan géopolitique, et contrainte d'inventer son autonomie stratégique.

Un récit utile mais fragilisé

Ce récit, qui n'est pas entièrement faux, présente une utilité politique indéniable. Il offre un confort moral et une capacité de mobilisation. Cependant, l'affaire Epstein vient tout gâcher. Elle agit comme un rappel brutal d'une certaine compromission européenne. Ce financier mondain, devenu l'une des figures les mieux connectées des cercles de pouvoir occidentaux, ses résidences fréquentées par des responsables politiques, des aristocrates et des grands patrons, son arrestation tardive, puis sa mort en prison en 2019 dans des circonstances suspectes : tout cela renvoie à un entre-soi transatlantique où l'argent, l'influence et l'impunité semblaient parfois se confondre.

L'affaire n'est donc pas simplement un scandale américain qui éclabousse l'Europe par ricochet. Elle révèle un monde commun dans lequel les élites européennes ont évolué avec aisance, curiosité et une certaine naïveté satisfaite. Epstein devient un prisme grossissant : au moment où l'Europe souhaiterait se positionner en victime d'un allié devenu prédateur, sa complaisance, parfois fascinée et souvent imprudente, est dévoilée par les lumières crues de cette affaire.

Le poids d'un passé commun

Il est essentiel de se souvenir que cette relation transatlantique n'a pas toujours été perçue comme toxique. Pendant des décennies, le couple a été solide, productif et rassurant. La reconstruction d'après-guerre, la sécurité partagée, la prospérité économique et la stabilité politique ont fait de cette alliance un choix mutuellement bénéfique. Les Européens n'ont pas toujours été des victimes ; ils ont également été des partenaires satisfaits d'une relation qui fonctionnait. C'est précisément ce passé commun qui rend la désillusion actuelle plus douloureuse et qui rend le leitmotiv de la trahison si utile et séduisant.

Pourtant, le besoin d'émancipation est bien réel. Les sanctions secondaires, les enquêtes extraterritoriales visant des entreprises européennes, les pressions commerciales et surtout sécuritaires rappellent régulièrement où se situe le rapport de force. Le protecteur n'est plus fiable et ne cache même plus qu'il ne faut plus compter sur lui.

Un récit de libération troublé

Mais l'affaire Epstein vient perturber ce récit de libération. Elle rappelle que, comme dans toute relation de confiance durable, les Européens ont été impliqués et consentants. C'est précisément ce qui rend la rupture si difficile. Dénoncer l'autre, c'est risquer de révéler sa propre naïveté. Se dire trahi, c'est oublier qu'on a aussi fermé les yeux.

L'Europe dans une zone grise peu flatteuse

L'embarras est d'autant plus grand que les dossiers ne sont pas entre les mains européennes. Les archives, la justice, les listes de fréquentations et le tempo médiatique restent américains. Chaque nouvelle publication de documents, partiels ou caviardés, rappelle que le récit ne leur appartient pas.

Comment construire une posture morale quand l'autre détient la capacité de rappeler, à tout moment, que la relation fut aussi une affaire de consentement jusque dans ses recoins les plus sombres ?

Les dilemmes multiples de l'Europe

Les dilemmes européens sont donc multiples :

  • Moraux : assumer les compromissions ou les nier au risque du retour de flamme.
  • Stratégiques : proclamer l'autonomie sans en avoir encore les moyens, ou différer l'émancipation au risque de l'enlisement.
  • Politiques : en ce mois de février 2026, les Européens restent divisés entre les pays d'Europe centrale attachés au parapluie sécuritaire américain, les États du Sud prioritairement préoccupés par la stabilité économique et les pays fondateurs tentés par une autonomie plus affirmée.

L'affaire Epstein rend impossible le confort du récit simple. Ni pure victime ni héroïne en devenir, l'Europe apparaît dans une zone grise peu flatteuse. Mais Epstein peut aussi agir comme un électrochoc supplémentaire, rappelant que l'autonomie stratégique ne relève pas seulement des budgets ou des armées, mais aussi d'une forme de lucidité morale.

L'Europe peut évidemment s'émanciper de sa tutelle américaine. Mais pas en se racontant qu'elle n'a rien vu ni rien accepté. Peut-être en comprenant au contraire que c'est de cette zone inconfortable, entre naïveté passée et lucidité présente, que naissent les véritables retournements.