Rebondissement au Sénat : rejet de l'article 2 de la Loi de programmation militaire
Une issue inattendue. Lors du vote à main levée survenu dans la nuit du mardi 2 au mercredi 3 juin, les sénateurs se sont majoritairement prononcés contre l'article 2 de la Loi de programmation militaire qui prévoyait une rallonge de 36 milliards d'euros supplémentaires pour les armées entre 2024 et 2030. Le dernier budget de 400 milliards d'euros voté en 2023 reste pour l'heure inchangé.
Alors que les Républicains et quelques centristes espéraient le vote d'un supplément budgétaire de 50 milliards, proposé par la commission sénatoriale, et qui aurait permis au budget des armées d'être porté à 2,7 % du PIB, ils se sont heurtés à l'opposition de Catherine Vautrin, la ministre des Armées et des anciens combattants de France, qui les a encouragés à revoir leurs exigences à la baisse. Résultat : leur proposition pour un budget de 450 milliards d'euros a été rejetée à cinq voix près.
Colère et incompréhension
Face à ce dénouement, les élus républicains de la chambre haute sont restés dans l'incompréhension. En plus de "menaces et [de] pressions venues de Matignon", "nous avons assisté toute la journée à un déploiement d’efforts d’une ministre des Armées qui s’est battue pour faire baisser son budget de 14 milliards d’euros. C’est incompréhensible", s'est plaint, auprès de l'AFP, une fois la séance achevée, le président de la commission de la défense du Sénat, Cédric Perrin.
Il est vrai qu'il n'est pas banal de voir une ministre refuser que plus d'argent soit accordé à son ministère. Et pourtant, au centre de l'hémicycle, l'ex-députée LR Catherine Vautrin a tenté de convaincre le Sénat et les élus républicains qui y siègent. "36 milliards, c’est déjà beaucoup d’argent. Honnêtement, 50 milliards entre maintenant et 2030, c’est un objectif qui nous paraît extrêmement difficile à financer", a-t-elle avoué en pleine nuit avant d'interroger : "Un montant aussi important soit-il, dès lors qu’il n’est pas soutenable, peut-il devenir réalité ?".
Face à cet argumentaire, une partie des centristes a plié, avec 28 sénateurs pour ce budget moins important, 22 contre et 8 abstentions. Encouragés par leur chef-de-file Bruno Retailleau, les élus de droite ont en revanche fait front, et ont dans la foulée rejeté purement et simplement l’article phare du projet, qui prévoyait les 36 milliards supplémentaires. Le candidat à l'élection présidentielle 2027 s'est fait entendre dans la soirée afin de défendre la proposition plus généreuse de son parti, la présentant comme "un choix politique" important dans un contexte d'"ensauvagement du monde" et de "désengagement américain".
Dans le détail, les 14 milliards auxquels les républicains ne veulent pas renoncer concernent l’achat de 30 Rafale et trois frégates supplémentaires. Abandonnés par le gouvernement, ces investissements avaient pourtant été fixés par le Premier ministre actuel et ancien ministre des Armées, Sébastien Lecornu, dans un tweet publié en février 2025, a asséné le président de la commission, Cédric Perrin.
La crainte d'un conflit
La déception est grande pour les députés républicains qui espéraient, par le vote de ces 50 milliards d'euros, pouvoir atteindre plus facilement le quota de 3,5 % du PIB de la France dédié à la défense en 2035. Un engagement pris devant l'Otan et qui est tout de même pris en compte par le texte actuel, qui prévoit 8,4 milliards d’euros dans ce domaine.
Insuffisant pour les républicains qui martèlent que la menace est réelle. Cédric Perrin a cherché à conjurer le sort en rappelant qu'il était "l'heure des décisions historiques" pour "dissuader nos adversaires de nous affronter. La Russie nous regarde, la Chine nous regarde, les États-Unis nous regardent, les pays émergents nous regardent. Tous se demandent si l’heure de dépecer la vieille Europe a sonné." De son côté, le sénateur centriste du Tarn, Philippe Folliot, a rappelé, comme le rapporte Public Sénat, que Kiev était passé de "zéro drone produit par l’Ukraine en 2023 à 9 millions d’unités produites et utilisées en 2026". "Nous sommes face à un changement stratégique majeur", avec "la revanche de l’artisanat sur l’industriel" et le challenge des drones low cost produits en masse. "Un cofinancement des capacités de production" pour les drones d’interception a finalement été obtenu.
Un contretemps plus qu'un abandon
Du côté de l'opposition socialiste, exceptionnellement en accord avec le gouvernement, la réaction des Républicains est critiquée. Auprès de l'AFP, le sénateur de gauche Rachid Temal a exprimé sa déception au sujet du rejet de l'article 2. C'était un "effort conséquent" mais "sincère", a-t-il déclaré, ajoutant que "la gauche a fait le choix de la lucidité avec 436 milliards pour nos armées, la droite a fait le choix de voter 0 milliard".
Le contretemps risque aussi de gêner le Premier ministre et le président qui espèrent encore pouvoir se prévaloir d'un vote définitif au Parlement avant la date symbolique du 14 juillet. Tout n'est peut-être pas joué cependant. Il reste d'abord la possibilité de demander une seconde délibération. Même sans cela, le budget réel des armées sera de nouveau voté à la rentrée scolaire dans le projet de loi de finances. Enfin, rien n'empêche le vote d'une nouvelle loi de programmation militaire à l'issue des élections présidentielles de 2027.



