Le F-35, un avion qui enchaîne l'Europe dans une dépendance stratégique envers les États-Unis
Dans son ouvrage récent, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, Joseph Henrotin, rédacteur en chef du magazine Défense et Sécurité internationale et directeur de recherche au Capri, explore en profondeur le phénomène du F-35. Ce programme, le plus coûteux de l'histoire militaire avec 2 100 milliards de dollars prévus jusqu'en 2088, est considéré comme too big to fail malgré ses retards et surcoûts. Henrotin révèle comment l'acquisition de cet avion furtif entraîne une dépendance massive envers les États-Unis, notamment via ses logiciels, un problème exacerbé par les menaces de Donald Trump.
Une histoire vieille de plus de trente ans
La planification du F-35 remonte à la fin des années 1980, en pleine Guerre froide, pour remplacer des appareils comme le F-16. Malgré l'effondrement de l'Union soviétique, le programme JSF a persisté, devenant une réalité opérationnelle sur plusieurs décennies. Les débats sur la dépendance américaine, bien que présents dans la littérature spécialisée depuis 2005, n'ont atteint le grand public qu'avec l'arrivée de Trump et les tensions géopolitiques actuelles.
Plus qu'un avion : un système de contrôle
Le F-35 n'est pas simplement un avion ; c'est un système complexe intégré au dispositif militaire américain. Son essence réside dans des éléments invisibles : logiciels, données, logistique et mises à jour. Pour les pays de taille moyenne comme le Danemark ou la Belgique, les contraintes budgétaires les poussent à opter pour cet appareil polyvalent, les piégeant dans une dépendance accrue. Le kill switch, souvent évoqué, est en réalité plus subtil, impliquant des pressions via les abonnements logiciels et l'espionnage en temps réel.
Risques concrets et exemples frappants
Henrotin identifie neuf modes de pression sur les clients du F-35. Par exemple, la Norvège a découvert que des schémas tactiques étaient espionnés par les États-Unis. De plus, les pièces détachées ne sont pas pleinement propriété des acheteurs tant qu'elles ne sont pas montées, permettant aux Américains de les réaffecter. L'exemple turc est instructif : après leur expulsion du programme, les États-Unis ont rapidement remplacé les 800 pièces fabriquées par la Turquie, démontrant leur résilience industrielle.
Problèmes techniques et retards persistants
Le F-35 souffre de retards significatifs. Initialement prévu pour être opérationnel vers 2016-2017, il ne l'est toujours pas pleinement. Le passage au Block 4, nécessitant une nouvelle architecture matérielle (TR3) et un réacteur amélioré (F135 ECU), ne sera pas validé avant 2031 selon la Cour des comptes américaine. Actuellement, le F-35 est moins performant que des concurrents comme le Rafale ou le Gripen, avec une gamme de munitions limitée.
Marketing et enjeux politiques
Le succès commercial du F-35 repose sur un marketing habile, offrant la furtivité auparavant réservée aux États-Unis. Malgré les critiques de Trump, le programme, générant des milliers d'emplois et des milliards de revenus, est trop important pour être abandonné. Les États-Unis prévoient 2 456 appareils, contre environ 700 pour l'Europe, consolidant leur domination.
Vers une réappropriation européenne ?
Les États européens, historiquement pionniers en aviation, prennent conscience de l'urgence de retrouver leur souveraineté. La dépendance, initialement consentie, est devenue subie, touchant un domaine clé de la puissance militaire. La quête pour se réapproprier ce secteur sera difficile, impliquant des sacrifices budgétaires et financiers, mais essentielle pour l'autonomie stratégique du continent.
L'ouvrage de Joseph Henrotin, publié aux éditions du Rocher, offre une analyse cruciale pour comprendre les défis auxquels l'Europe est confrontée dans le domaine de la défense.