Invite d'un talk-show pour dresser le bilan de sa première année aux commandes de l'Allemagne, Friedrich Merz s'est efforcé de rassurer sa population, dimanche 3 mai, notamment sur l'état des relations entre Berlin et Washington. Le teint bronze et le col de chemise ouvert, le chancelier federal s'est voulu rassurant, rappelant aux téléspectateurs que si environ 9 000 soldats américains allaient en effet prochainement quitter le territoire allemand, ils seraient plus de 30 000 à y rester stationnés.
Le ton est monté entre les deux pays ces derniers jours. Vendredi dernier, le secrétaire à la défense Pete Hegseth a annoncé le retrait imminent de 5 000 soldats, portant donc le total à 9 000 soldats. Le lendemain, Donald Trump furibond renchérissait sur son réseau social : « Le Chancelier d'Allemagne devrait consacrer plus de temps à mettre fin à la guerre entre la Russie et l'Ukraine (où il a été totalement inefficace !), et à réparer son Pays en ruine ».
« Humilier une nation tout entière »
Ce sont les critiques émises par Friedrich Merz lors d'une rencontre le lundi 27 avril avec les élèves d'un lycée qui ont déclenché les foudres de Donald Trump. Le chancelier allemand est sorti de sa réserve habituelle pour déplorer le manque de « stratégie » des Américains pour se sortir de la guerre en Iran. « Plus fort que prévu » et très habile dans les négociations, l'Iran est en train, selon Merz, d'« humilier une nation tout entière » (NDLR : les États-Unis). La réaction de Washington ne s'est pas fait attendre.
Après le Japon, l'Allemagne est le pays où sont déployées le plus grand nombre de troupes américaines en dehors des États-Unis. Le Pentagone y entretient une vingtaine de sites militaires situés à Ramstein, Kayserslautern, Wiesbaden et Ansbach. La base aérienne de Ramstein, en Rhénanie-Palatinat, est une plaque tournante essentielle pour l'aviation américaine. Des sommes substantielles ont été investies pour la construction d'un nouvel hôpital militaire non loin. Il devrait entrer en fonction fin 2027.
Un retrait attendu depuis longtemps
En 2020 déjà, Donald Trump avait annoncé son intention de retirer 12 000 soldats d'Allemagne pour les répartir dans d'autres pays européens. Mais l'élection de Joe Biden avait stoppé cette initiative. Rien de nouveau, estiment donc les experts. Cela fait longtemps que l'Allemagne est dans le collimateur de Trump. Mais après le refus de Berlin d'envoyer des navires de guerre pour prêter main-forte à l'alliance israélo-américaine en Iran, les critiques de Merz ont été la goutte qui a fait déborder le vase.
Les villes où sont situées les bases s'attendent à subir des chocs économiques majeurs. Le maire de Ramstein a d'ores et déjà publiquement alerté contre les conséquences « fatales » du départ d'un millier de militaires. En prenant en compte leurs familles, il évoque le départ de 10 000 à 12 000 personnes au total. Une catastrophe pour les commerces de cette ville moyenne. Et, même si elles sont pour l'heure difficiles à évaluer, les conséquences stratégiques de ce retrait seront importantes.
« Deux annonces ont été faites, explique Max Becker, spécialiste des questions de sécurité et de défense européenne au sein du think tank DGAP (Société allemande de politique étrangère). D'abord, le retrait d'un régiment de cavalerie de 5 000 soldats basé en Bavière. Ensuite, et c'est bien plus crucial pour la capacité de dissuasion vis-à-vis de la Russie, il y a la décision de ne plus déployer en Allemagne les missiles américains de longue portée à partir de 2026 ».
Un mauvais signal envoyé à Poutine
Cet accord, noué par Joe Biden et Olaf Scholz en juillet 2024, constituait une réponse à l'installation dans l'enclave de Kaliningrad de missiles russes capables d'atteindre les villes européennes et en particulier Berlin. « Si les États-Unis l'annulent, cela créera une faille dans le système de défense de l'Allemagne et de l'Europe. Cependant, on ne connaît pas les modalités. Washington pourrait décider de stationner ces missiles dans un autre pays européen, la Pologne par exemple », poursuit Max Becker. Quoi qu'il en soit, le signal envoyé à Vladimir Poutine est désastreux.
Les Américains aussi souffriraient de ce désengagement. Pour Max Becker, « ces sites sont d'une importance majeure pour l'ambition de puissance globale des États-Unis. Les unités basées en Allemagne sont rapidement déployables ailleurs. En outre, les bases allemandes avec leurs hôpitaux sont essentielles pour assurer le retour des soldats américains blessés. Trump veut étendre la puissance des États-Unis tout en sapant les infrastructures dont il a besoin. Ce retrait n'est pas dans l'intérêt des États-Unis ».
Depuis 1945, Berlin a pris l'habitude de se fier aveuglément à Washington. Aujourd'hui, la désillusion est profonde. Le gouvernement Merz pensait pouvoir compter sur la garantie de solidarité contenue dans l'article 5 du traité de l'OTAN. Or celle-ci se fissure à vue d'œil. Il y a deux semaines, la Bundeswehr a publié un rapport sur sa stratégie militaire à venir. Réarmer l'Allemagne prendra du temps et coûtera énormément d'argent, détaille-t-il.
« Cela ne peut se faire qu'en coopération avec d'autres pays européens pour unifier nos systèmes de défense et nos armements. Il faut donc accélérer et intensifier la coopération européenne, estime Max Becker. En attendant, nous avons besoin de l'appui des Américains ». Boris Pistorius, le ministre social-démocrate de la défense allemand, rappelle à ceux qui traînent ou critiquent les impressionnantes dépenses de défense engagées par son pays qu'il va falloir, pour cette raison, continuer à accélérer le réarmement de la Bundeswehr.



