Le 28 mai 2018, Serge Dassault mourait à l'âge de 93 ans. Il avait succédé à son père en 1986 à la tête du géant français de l'aéronautique et de l'armement. "Sud Ouest" ouvre ses archives pour vous raconter l'épopée de ce fleuron industriel installé aux portes de Bordeaux.
Les origines : Marcel Bloch, une passion pour l'aviation
L'histoire du groupe français, fleuron de l'aéronautique, est étroitement liée à celle de son fondateur. Marcel Bloch est né à Paris en 1892. En 1909, à l'âge de 17 ans, il découvre par hasard l'aviation en voyant passer un aéroplane au-dessus de la cour de récréation de son école. C'est le début d'une grande passion : "Je n'avais jamais vu d'avion et j'ai compris que l'aviation était entrée dans mon esprit et dans mon cœur".
Il consacre alors ses études à réaliser son rêve. Il intègre l'école Breguet, dont il sort diplômé ingénieur électricien en 1912, et poursuit à l'École supérieure d'aéronautique et de construction mécanique. De par son cursus, il est incorporé de droit en octobre 1913 dans un régiment d'aviation du Génie. En janvier 1914, il est détaché au laboratoire de recherches aéronautiques de Chalais-Meudon où il apprend toutes les techniques de l'aéronautique.
Constatant le médiocre rendement de l'hélice du Caudron G3, il travaille à son propre compte sur un prototype réalisé chez son futur beau-père, Hirch Mincklès, fabricant de meubles. En novembre 1915, l'hélice "Éclair" est née, commandée à 50 exemplaires. Elle équipe les avions de reconnaissance Caudron G3. La Première Guerre mondiale et la bataille de Verdun renforcent les besoins en avions et en hélices. Face à la recrudescence des commandes, Marcel Bloch demande de l'aide à son ami Henri Potez. La plupart des fabricants de meubles du faubourg Saint-Antoine produisent alors des hélices "Éclair".
De 1916 à 1945 : les origines de Dassault Aviation
En 1917, Marcel Bloch devient le quatrième producteur d'hélices et crée avec Henry Potez la Société d'études aéronautiques (SEA). À la fin 1917, le ministre de l'armement Louis Loucheur commande 1000 appareils SEA IV. En 1918, l'hélice "Éclair" équipe le premier avion de Marcel Bloch : le biplace de chasse et d'observation SEA IV, qui sort d'usine le 11 novembre 1918, jour de l'armistice. La commande de Loucheur est résiliée, seule une centaine d'appareils en cours de fabrication sera livrée.
Suite à cette déconvenue, Marcel Bloch s'éloigne de l'aviation pour y revenir à la fin des années 1920, quand le ministère de l'Aviation est créé. Le directeur général technique et industriel du ministère, Albert Caquot, lui passe commande d'un prototype pour le programme des triporteurs postaux. Pour mener à bien ce projet, il crée la Société des Avions Marcel Bloch. Le triporteur postal MB 60, entièrement métallique, est construit dans l'atelier de meubles de son beau-père, là où tout a commencé. Le 12 septembre 1930, le MB 60 effectue son premier vol, mais il est recalé par l'État. Marcel Bloch invente alors le MB 120, un triporteur de transport colonial pour 10 passagers.
En 1934, Marcel Bloch comprend que l'aéronautique française va traverser une crise avec des carences de moyens de production. Il refait équipe avec Henri Potez, le plus important industriel aéronautique de l'époque. En janvier 1935, ils rachètent la Société Aérienne Bordelaise (SAB) qui devient la Société Aéronautique du Sud-Ouest (SASO). Ils se regroupent aussi pour racheter la majorité des actions de la Société des Moteurs et Automobiles Lorrains (SMAL). Le 12 décembre 1936, la Société Anonyme des Avions Marcel Bloch (SAAMB) est créée. Le 16 janvier 1937, la société est intégralement nationalisée et ses usines servent à constituer la Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Sud-Ouest (SNCASO). Marcel Bloch en devient l'administrateur délégué et le directeur général.
Victime d'une violente campagne de dénigrement, et après avoir refusé de collaborer avec l'envahisseur, Marcel Bloch est arrêté le 5 octobre 1940. Après avoir connu plusieurs camps de concentration, il est libéré le 11 avril 1945 de Buchenwald.
De 1945 à 1960 : le renouveau et les innovations
Durant cette période, la société Dassault conquiert une place de premier plan à l'échelle mondiale. L'activité du bureau d'études, de l'atelier prototypes et des chaînes de montage est très importante avec le lancement de huit types d'appareils : Flamant, Ouragan, Mystère II, Mystère IV, Super-Mystère, Étendard IV, Mirage III et IV, ainsi que plusieurs prototypes. Le 10 novembre 1945, la SAAMB devient la Société des Avions Marcel Bloch (SAMB). En 1946, il fait changer son patronyme en Bloch-Dassault, puis en Dassault. "Dassault" est une déformation du nom de code "Char d'assault", pseudonyme utilisé par son frère, le général Darius Paul Bloch, dans la Résistance.
En 1946, il reprend le projet de bimoteur BA 30 étudié par Bordeaux-Aéronautique à Talence pendant l'occupation. Le 10 février 1947, le MD 303 effectue son premier vol à Mérignac. Sous-motorisé, il est remplacé par le MD 315 qui vole le 6 juillet 1947 et remporte le marché. Le "Flamant" est né, fabriqué à l'usine de Mérignac. Dès octobre 1947, les équipes de Marcel Dassault planchent sur un chasseur à réaction. Le 28 février 1949, le MD 450 Ouragan effectue son premier vol à Melun-Villaroche. En novembre 1949, constatant que l'Ouragan est limité en Mach, il lance l'étude d'un nouvel avion : le Mystère. Le 23 février 1951, le premier vol du MD 452-01 Mystère a lieu à Istres. En septembre 1951, le fils de Marcel, Serge, jeune polytechnicien sorti de Sup'Aero, entre au bureau d'études de Saint-Cloud.
En 1952, l'Ouragan entre en service dans l'armée de l'air française. Le Mystère II est vite supplanté par le Mystère IV, qui vole pour la première fois le 28 septembre 1952. Le 28 octobre 1952, le pilote d'essai américain Marion Davis, aux commandes du Mystère II, fait retentir le fameux "bang" du passage du mur du son. En décembre 1952, le Mirage IV est retenu dans le cadre du Plan d'Assistance militaire de l'OTAN. En avril 1953, 225 appareils sont commandés par le secrétariat à l'Air américain, ouvrant la société Dassault au marché international. Le Mystère IV A connaît un grand succès, donnant naissance à plusieurs dérivés. Le 3 avril 1954, le célèbre pilote Kostia Rozanoff meurt lors d'une présentation à grande vitesse et à faible altitude. Le Mystère IV B est éclipsé par le Super Mystère en 1955, commandé en série. Le 25 juin 1955, le Mystère-Delta effectue son premier vol, donnant naissance au Mirage.
Marcel Dassault livre l'explication de ce nom : "Son nom vient de ce que cet avion ayant des qualités exceptionnelles est dangereux à l'attaque pour l'adversaire. Quand il se sent menacé, il a des qualités d'évasive qui fait qu'on ne peut pas l'atteindre. Alors par analogie avec ce qui se passe pour le voyageur du désert qui, quand il voit un mirage le poursuit et ne l'atteint jamais, on a appelé cet avion aux qualités exceptionnelles, Mirage."
1955 marque un tournant avec la création de la Générale Aéronautique Marcel Dassault, qui concentre toutes ses sociétés d'aviation en une seule. En 1956, tout en développant la formule Mirage, le bureau d'études Dassault étudie les Étendard.
De 1960 à 1971 : le développement
Les années 1960 sont marquées par la croissance économique et la volonté de tester de nouvelles formules technologiques. En pleine guerre froide, la construction aéronautique connaît de grandes mutations. La politique d'indépendance nationale de la France favorise ce développement et les exportations. En 1960-1961, la coopération entre Sud-Aviation et Dassault se poursuit avec la signature d'accords pour réaliser en commun un avion de transport supersonique moyen-courrier (Super-Caravelle), puis des avions à décollage et atterrissage verticaux (Balzac, Mirage III et V). Le 4 mai 1963, le prototype du Mystère 20 effectue son premier vol à Mérignac, un avion d'affaires à réaction. La Pan American World Airlines passe une commande ferme de 40 avions le 2 août 1963 et une option sur 120. Le Mystère-Falcon 20 est commercialisé durant l'été 1965.
De 1962 à 1969, c'est l'aventure spatiale avec la conception pour Israël du MD 620, un missile balistique équipé d'un calculateur numérique embarqué. En 1966, les pouvoirs publics demandent à Marcel Dassault de racheter Breguet Aviation, ce qu'il fait le 27 juin 1967. Le 1er mars 1968, la Société des Avions Marcel Dassault est transformée en société anonyme. En avril 1969, le programme Mercure est lancé, un avion court-courrier de 130 à 150 places. Mais les ventes ne décollent pas : seuls 10 appareils sont vendus à Air Inter. Le 14 décembre 1971, la fusion entre Dassault et Breguet donne naissance à AMD-BA (Avions Marcel Dassault-Breguet Aviation).
De 1971 à 1986 : l'expansion
En 1972, l'AMD-BA participe au projet de navette spatiale américaine. C'est aussi l'année de la création de la Falcon Jet Corporation, conjointement avec Pan American. En 1975, la perte du "marché du siècle" (Mirage F1 contre le F-16), l'arrêt du Mercure, l'abandon du Falcon 30 et du programme Avion de Combat Futur entraînent des inquiétudes. L'avenir repose sur le Mirage 2000, commandé pour équiper l'armée de l'air française. Le 8 octobre 1981, un accord est signé entre le Premier ministre Pierre Mauroy et Marcel Dassault : la Société Centrale d'Études Marcel Dassault cède gratuitement 26 % des actions de l'AMD-BA à l'État. Le 4 juillet 1986, le Rafale A effectue son premier vol. Marcel Dassault décède le 17 avril 1986. Son fils Serge Dassault reprend les rênes le 29 octobre 1986.
De 1986 à 1995 : l'adaptation à la crise et le lancement du Rafale
Cette décennie est marquée par un bouleversement du contexte international. En 1988, le gouvernement engage officiellement le développement du Rafale. En décembre 1989, le ministre de la Défense confirme le choix du Rafale et décide que les premiers exemplaires seront livrés dans la version Marine. Le 19 juin 1990, la société simplifie son nom en Dassault Aviation. En 1991, les premiers vols des Rafale C (Armée de l'air) et M (Marine) sont effectués. En 1992, Taïwan commande 60 Mirage 2000-5, une bonne bouffée d'oxygène. En 1993, Dassault Aviation lance le Falcon 2000. Le 1er janvier 1995, Falcon Jet Corporation devient Dassault Falcon Jet.
Les années 2000 et au-delà
Le 15 septembre 2003, un nouveau hangar de montage des Falcon de 25 000 m² est inauguré à Mérignac. Le 14 février 2005, le Falcon 7X, le plus grand avion d'affaires de Dassault, est présenté. Le 23 juin 2005, le Mirage IV tire sa révérence. Les années 2000 sont fastes pour les Falcon. Le 1er décembre 2012, premier vol du démonstrateur de drone de combat furtif Neuron. En 2016, Dassault fête son centenaire. Serge Dassault décède le 28 mai 2018. En 2021, Olivier Dassault meurt dans un crash d'hélicoptère. Charles Edelstenne reprend la présidence. Une commande record de 80 Rafale des Émirats arabes unis est signée. En 2022, l'Indonésie achète 42 Rafale. En 2024, la Serbie commande 12 Rafale, portant à 507 le nombre de ventes de Rafale neufs. Le 28 avril 2025, l'Inde signe l'acquisition de 26 Rafale pour sa marine. Le 9 mars 2026, Dassault présente le Falcon 10X, un jet capable de voler plus de 13 000 km sans escale.



