Longtemps symbole de la démesure budgétaire en Europe, la Grèce s'apprête à céder ce triste privilège. Athènes devrait voir sa dette publique reculer autour de 137 % du PIB cette année, contre 145,9 % en 2025. Dans le même temps, Rome s'apprête à franchir un seuil symbolique : 138,6 % du PIB en 2026. Un basculement historique.
Une croissance italienne en panne
Pas de hasard ici, ni de coup de chance. La croissance italienne est tout simplement en panne. Après le rebond post-Covid, la péninsule est retombée dans une forme de stagnation économique, avec trois années consécutives de croissance inférieure à 1 % entre 2023 et 2025. Une léthargie que les projections du Trésor prolongent jusqu'à la fin de la décennie.
L'effet boule de neige
La dette italienne ne pardonne pas. Lorsque la croissance reste inférieure au coût de financement, le ratio dette/PIB tend mécaniquement à augmenter, même sans dérapage budgétaire. Cet « effet boule de neige » a particulièrement pénalisé l'Italie depuis la crise des dettes souveraines : la récession a comprimé le PIB tandis que les taux d'intérêt demeuraient élevés, rendant la dette auto-entretenue.
À cela s'ajoute une réalité plus récente, d'ordre politique : le coût différé des généreux crédits d'impôt liés au « Superbonus » immobilier. Massivement utilisés entre 2021 et 2023, ces dispositifs pèsent désormais sur les finances publiques via un mécanisme comptable décalé. Comme le souligne le journal La Repubblica, il s'agit d'un « manque à gagner de trésorerie pour l'État », qui alourdit mécaniquement la dette à partir de 2024.
Une exception italienne dans le sud de l'Europe
La singularité italienne apparaît d'autant plus nettement lorsqu'on la compare à ses voisins méridionaux. Grèce, Portugal, Espagne ou Chypre ont tous engagé, au prix d'efforts parfois considérables, des trajectoires de désendettement.
La Grèce a frôlé le gouffre : en 2020, sa dette culminait à plus de 209 % du PIB. Pourtant, contre toute attente, le pays a opéré un spectaculaire redressement. Réformes ambitieuses, excédents budgétaires inattendus, retour de la croissance… En cinq ans, la dette a fondu de près de 70 points. Soutenue par l'Union européenne, la Grèce est parvenue à concilier rigueur budgétaire et reprise économique, portée par le tourisme et un afflux d'investissements. Une forme de résurrection économique.
Le Portugal, de son côté, a mené une politique de rigueur assumée, mêlant réduction des dépenses, réformes administratives et discipline budgétaire. Cette stratégie, coûteuse socialement, a néanmoins permis de restaurer la confiance des marchés et de réduire significativement les coûts d'emprunt. L'Espagne constitue un cas plus atypique : malgré des déficits persistants, son ratio de dette a reculé grâce à une croissance robuste. Ici, c'est avant tout l'expansion économique qui a compensé les déséquilibres budgétaires.
Un pays endetté n'est pas totalement libre
La conséquence est autant politique qu'économique. Comme l'a rappelé le ministre de l'Économie Giancarlo Giorgetti au quotidien italien Il Giornale : « Un pays endetté n'est pas totalement libre ». Le poids des intérêts réduit les ressources disponibles pour les ménages, les entreprises et les investissements, freinant ainsi le développement.
Il insiste également sur le rôle crucial de la confiance internationale, soulignant que la soutenabilité de la dette repose sur la crédibilité du pays, reconnue par les marchés et les agences de notation. Giancarlo Giorgetti défend un « principe de réalisme », qu'il juge indispensable pour analyser la situation italienne, encore marquée par des choix passés lourds de conséquences. Il rappelle notamment : « Ce pays a choisi de renoncer au nucléaire », ce qui contribue à des coûts énergétiques plus élevés que dans d'autres pays européens.
Enfin, il souligne que l'Italie fait face à « une dette publique parmi les plus élevées d'Europe », limitant fortement sa marge de manœuvre par rapport à des pays comme l'Allemagne : « c'est le point de départ : ignorer cette réalité, c'est ignorer les faits ». De son côté, la Première ministre Giorgia Meloni n'hésite pas à pointer la responsabilité de ses prédécesseurs, affirmant que la dette aurait diminué plus rapidement « sans l'impact négatif des incitations fiscales » passées.
L'article 26 : une échappatoire ?
C'est ici qu'entre en scène l'article 26 du règlement européen 2024/1263, une clause de dérogation nationale souvent méconnue. Cette clause de dérogation nationale, moins connue que la clause de sauvegarde générale (article 25), permet à un pays de moduler temporairement ses objectifs budgétaires. Mais pour en bénéficier, il faut prouver que la déviation est due à des chocs extérieurs imprévus, et qu'elle ne met pas en péril l'équilibre des finances publiques à long terme, rappelle le Corriere della Sera. En pratique, cela signifie que Rome pourrait solliciter Bruxelles pour obtenir l'autorisation d'augmenter son déficit, le temps de faire face à des chocs extérieurs : crise énergétique, tensions géopolitiques ou ralentissement économique. Mais attention, cette marge de manœuvre est strictement encadrée : elle exige l'aval de la Commission européenne, puis celui du Conseil, c'est-à-dire l'accord des partenaires de l'UE.
Surtout, elle n'est pas sans risque. Une dérive budgétaire, même légitimée, pourrait ébranler la confiance des marchés. Les investisseurs, toujours méfiants envers l'Italie, pourraient y voir un signe de relâchement et faire monter les taux d'intérêt, alourdissant encore le fardeau de la dette.



