Le déclin occidental et la résilience des autocraties : le cas de la Corée du Nord
Déclin occidental et résilience des autocraties : l'exemple nord-coréen

L'illusion de la supériorité occidentale face à la résilience autocratique

L'Occident n'est pas l'unique responsable de son propre déclin, mais il a commis une erreur fondamentale en sous-estimant systématiquement les nations qui ne partageaient pas ses valeurs démocratiques. En qualifiant ces pays de fous, stupides ou insignifiants, les démocraties ont cultivé une cécité volontaire qui les a conduites à croire en leur domination éternelle sur les autocraties. Cette illusion s'est révélée coûteuse. À l'échelle mondiale, l'ordre libéral n'est plus la norme incontestée, tandis qu'au sein même de l'Occident, le libéralisme est remis en cause, parfois vaincu par des partis aux tendances autoritaires.

La Corée du Nord : un miroir grossissant du déni occidental

Le régime nord-coréen incarne parfaitement ce déni. Tantôt objet d'effroi, tantôt sujet de ridicule, il est souvent réduit à des caricatures simplistes. Son dirigeant, Kim Jong-un, est fréquemment comparé à un méchant de film de la série James Bond, une analyse divertissante mais profondément rudimentaire. Cette médiocrité du commentaire s'explique en grande partie par le manque criant d'informations sur un pays cloîtré depuis des décennies.

Un ouvrage remarquable, fruit d'années d'enquête minutieuse, vient d'être traduit en France : Le Grand successeurs, écrit par la journaliste néo-zélandaise Anna Fifield. Ce livre lève le voile sur l'une des régions les plus méconnues de la planète, corrigeant des idées reçues tenaces et revenant en détail sur des événements qui n'ont été qu'entraperçus et incompris en Occident.

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Kim Jong-un : un tyran moderne et révolutionnaire

L'ouvrage révèle que, si Kim Jong-un est sans pitié avec ses opposants, il a également révolutionné l'exercice du pouvoir en Corée du Nord. Contrairement à son père, Kim Jong-il, mutique et distant, dont la passion véritable était le cinéma, Kim Jong-un assume pleinement son rôle de dirigeant. Il aime son métier de tyran et le fait savoir.

Première révolution : la communication. Il multiplie les prises de parole en public, une pratique que ni son père ni son grand-père n'avaient adoptée. Il n'hésite pas non plus à s'afficher au contact de la population, souvent accompagné de son épouse, une chanteuse populaire au sourire rayonnant, offrant un visage humain à la dictature.

Deuxième révolution : l'économie et la société. Kim Jong-un a assoupli certains aspects de l'économie collectiviste, favorisant le commerce marchand. Ces mesures ont permis, dans un premier temps, une augmentation du niveau de vie et ont même favorisé, selon Anna Fifield, l'émergence d'une classe moyenne nord-coréenne. Cependant, ces progrès marginaux ne compensent pas :

  • L'état chronique de sous-nutrition de la population
  • L'absence de soins médicaux élémentaires
  • L'inégalité extravagante entre une oligarchie corrompue et un peuple maintenu dans l'indigence

Néanmoins, ces changements signalent une modernisation à l'échelle nord-coréenne.

Une ouverture diplomatique mesurée mais significative

À l'isolement diplomatique rigoureux de ses prédécesseurs, Kim Jong-un a préféré une ouverture mesurée mais sans précédent. La visite officielle de sa sœur, Kim Yo-jong, en Corée du Sud lors des Jeux olympiques d'hiver de 2018 en est un exemple frappant. La représentante de Pyongyang a surpris le monde par son comportement courtois et presque « normal ».

Pourtant, des détails de son séjour rappellent la paranoïa du régime. Kim Yo-jong refusait de dormir dans le lit de sa suite de palace, préférant son propre lit de camp. Pourquoi ? Parce qu'une obsession du régime est de ne jamais laisser de traces ADN des membres de la famille régnante.

Cette maniaquerie conduit à des scènes aussi cocasses que révélatrices. Lorsque Kim Jong-un participe à un dîner diplomatique à l'étranger, comme avec Donald Trump à Singapour en 2018, des officiers de sécurité récupèrent systématiquement tous les couverts, assiettes et verres utilisés par le dirigeant. De même, les chambres d'hôtel qu'il occupe sont méticuleusement nettoyées par des services dédiés après son départ.

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Relations complexes et basculement géopolitique

Le livre d'Anna Fifield corrige également une autre idée reçue : la relation entre la Corée du Nord et la Chine. Bien que Pékin reste le principal partenaire de Pyongyang, le président Xi Jinping supporte de plus en plus mal les rodomontades militaires de son voisin, notamment ses essais de bombes nucléaires. Ces provocations déstabilisent le développement chinois, fondé sur une retenue diplomatique calculée. Si Kim est toujours reçu avec les honneurs, c'est davantage au nom de la stratégie anti-occidentale de Xi que par réelle sympathie.

Archaïque, sanguinaire et moyenâgeuse, la Corée du Nord trouve néanmoins sa place dans le basculement de l'ordre mondial. Sa participation à l'invasion de l'Ukraine par la Russie en est une illustration frappante. Pyongyang a envoyé des milliers de ses soldats les mieux formés combattre aux côtés des Russes, une opération qui s'est soldée par une visite officielle de Vladimir Poutine en Corée du Nord en 2024.

La leçon amère pour l'Occident

Ces régimes sont hideux, révoltants, profondément injustes, et pourtant, ils font mieux que simplement résister : ils survivent et, d'une certaine manière, prospèrent. Cette résilience constitue en soi une manifestation du déclin d'un Occident trop longtemps convaincu de la supériorité absolue de son modèle. L'Occident a oublié que les pays peuvent persister, y compris dans un état d'arriération économique avancée, simplement pour ne pas disparaître de l'histoire.

Le cas nord-coréen démontre avec une clarté cruelle que les autocraties peuvent s'adapter, moderniser certains aspects de leur gouvernance et jouer un rôle actif dans la reconfiguration géopolitique mondiale, tandis que l'Occident peine à reconnaître la fin de son hégémonie incontestée.