Un discours qui ravive les vieilles tensions transatlantiques
Le récent discours du secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, prononcé le 26 janvier devant les commissaires européens de la Défense et de la Sécurité, a brutalement réveillé les tensions historiques entre l'organisation transatlantique et plusieurs pays européens, au premier rang desquels la France. « Si quelqu'un, ici, pense encore que l'Union européenne peut se défendre sans les États-Unis, continuez de rêver, continuons de rêver », a-t-il lancé, balayant d'un revers de main les aspirations à l'autonomie stratégique européenne.
La réplique française, portée par son ministre des Affaires étrangères, a été immédiate, défendant avec vigueur le pilier européen de l'Otan et la nécessité d'une autonomie stratégique européenne. Pour Mark Rutte, cette vision n'est qu'une illusion, car selon lui, l'indépendance européenne en matière de défense ne peut se concevoir sans le recours ultime aux États-Unis.
Un débat aussi vieux que l'Alliance atlantique
Cette controverse actuelle s'inscrit dans une longue histoire de relations tumultueuses entre l'Otan et l'Europe, qui remontent pratiquement à la création de l'organisation en 1949. Frédéric Bozo, historien spécialiste des relations entre l'Otan et l'Europe, nous éclaire sur cette dynamique complexe.
« Après la chute du Mur, la question du maintien de l'Otan s'est-elle posée en Europe ? »
Si cette interrogation a effectivement émergé dans le débat public après la disparition de la menace soviétique, elle n'a guère duré. L'Alliance atlantique, créée en 1949 précisément pour faire face à cette menace, avait atteint ses objectifs : endiguer l'URSS, maintenir la cohésion occidentale et assurer la victoire dans la guerre froide. Pour la première fois, une intégration militaire en temps de paix avait été mise en œuvre dans la durée ; puisque cela avait fonctionné, on allait la conserver.
Mais le maintien de l'Otan après la guerre froide s'explique également par sa capacité à identifier, dès les années 1960, d'autres justifications que strictement défensives. En 1967, le rapport Harmel, rédigé en réponse au retrait de la France de l'organisation militaire intégrée décidé par le général de Gaulle, a mis en avant une seconde fonction majeure : assurer la détente. Cette orientation a servi à redonner un bail à l'Alliance après 1989.
Les doutes français et la détermination américaine
Certains pays, comme la France sous François Mitterrand, ont pourtant exprimé des doutes quant à l'utilité de l'Otan dans ce nouveau contexte. Héritier de la vision gaullienne, Mitterrand s'interrogeait sur la nécessité de repenser l'organisation et ses missions à l'aune de la fin de la guerre froide.
Cependant, ce qui a prévalu, c'est la décision des États-Unis de maintenir l'Alliance coûte que coûte. Pour l'administration Bush, l'histoire du XXe siècle se résumait à deux interventions américaines en Europe pour sauver le continent de lui-même. Washington considérait qu'il fallait préserver l'Otan pour maintenir la présence américaine en Europe, notamment face aux risques de conflits nationaux ou ethniques qui émergeaient, comme en Yougoslavie.
La transformation des missions de l'Otan
Cette réflexion a conduit à une transformation des buts de l'organisation. Si la capacité de défense collective était préservée face à une éventuelle menace russe, la mission politique de détente était priorisée, avec l'objectif de « tendre la main » aux anciens adversaires. Le sommet de Londres en juillet 1990 a marqué ce tournant, avec la mise en place de missions de liaison en vue d'une extension vers l'Est.
Cette extension, dont l'inclusion de l'ex-Allemagne de l'Est a été le prélude, répondait au sentiment urgent de vide sécuritaire des pays d'Europe centrale et orientale après la dissolution du pacte de Varsovie. Pour ces pays, l'adhésion à l'Otan offrait une réassurance militaire plus rapide que l'intégration à l'Union européenne.
La question épineuse du partage des coûts
Le burden sharing, ou partage du fardeau, est une question centrale depuis les premiers temps de l'Alliance, particulièrement depuis les années 1960. Cette pression, souvent liée à des considérations de politique intérieure américaine, a été régulièrement réactivée lors des crises transatlantiques.
Donald Trump, sur ce point, n'a rien inventé. Cependant, cette exigence soulève une question politique majeure : si les Européens partagent mieux les coûts, partageront-ils aussi les responsabilités ? Cette interrogation renvoie directement au débat sur l'autonomie stratégique européenne.
L'Otan, frein à la défense européenne ?
Au cœur de la problématique transatlantique se trouve la tension entre le maintien de l'Otan et l'émergence d'une réelle autonomie européenne. Certains dirigeants américains, comme George Kennan ou Eisenhower, comprenaient la nécessité d'une défense européenne autonome. Mais ce qui a prévalu dans la politique américaine, c'est la perception d'une contradiction indépassable entre les deux objectifs.
Les Américains ne sont pas opposés à davantage de capacités européennes, mais ils refusent d'en tirer les conséquences en termes de responsabilités. Pour des raisons de politique intérieure d'abord, car reconnaître l'autosuffisance européenne risquerait de remettre en cause le soutien du Congrès à l'engagement américain en Europe. Pour des raisons stratégiques ensuite, car une autonomie militaire européenne pourrait entraîner les États-Unis dans un conflit avec la Russie qu'ils n'auraient pas voulu.
Les obstacles internes à l'autonomie européenne
Pour que les Européens acquièrent cette autonomie, encore faut-il qu'ils soient d'accord sur ce principe. Les Français, de De Gaulle à Chirac, ont toujours trouvé sur leur chemin les Britanniques, principaux freins historiques à une réelle autonomie stratégique européenne. Les Allemands, quant à eux, ont souvent adopté une position ambivalente, sans jamais franchir le pas décisif.
Les inerties historico-institutionnelles restent très puissantes, comme en témoigne la persistance des positions atlantistes malgré les déclarations parfois critiques, comme celle d'Angela Merkel en 2017.
L'avenir incertain de l'Otan
Comment imaginer l'Otan de demain au prisme de ce rapport complexe entre les États-Unis et l'Europe ? Le problème majeur est que les Européens ne disposent pas actuellement des capacités d'interopérabilité et de conduite d'opérations que seule l'Otan peut offrir.
L'ère Trump pourrait changer la donne, avec un possible désengagement américain de la machinerie de l'Otan, qui deviendrait de facto européenne. Mais quelles que soient les modalités d'une future autonomie stratégique européenne, la question de la cohésion transatlantique se posera nécessairement, comme le rappelle l'épisode récent de la crise du Groenland.
Cet incident a rappelé que l'Otan, dès sa création, a été façonnée par des considérations stratégiques américaines, avec l'inclusion de pays comme le Danemark pour le Groenland, la Norvège pour le Svalbard, ou le Portugal pour les Açores. Autant d'éléments qui soulignent la complexité et la pérennité des enjeux transatlantiques.